Fous à lier

Vendredi 16 janvier 2009 5 16 /01 /Jan /2009 22:57

Partie 2

L’homme soupira. Ils perdaient leur temps tous les deux. Johan ne parlerait pas. Il continuerait à le narguer. Il ferait tout pour lui faire savoir qu’il n’était pas là de sa propre volonté. Jusqu’à ce qu’il comprenne. Jusqu’à ce qu’il le laisse enfin partir. Comme les autres fois. Johan en avait juste assez.

-         Pourquoi as-tu fait cela ? Insista malgré tout le docteur Carvalo en ignorant sa dernière question.

Johan baissa les yeux sur son poignet. Une nouvelle fois. Car c’était la seconde fois qu’on lui posait la question aujourd’hui. Il tenta presque de nier l’évidence.

-         Vous ne me croirez pas si je vous dis qu’un couteau de cuisine m’a glissé des mains et m’a tranché le poignet de façon nette ?

-         Non.

-         Ca a le mérite d’être direct.

-         Sais-tu que tenter de mettre fin à ses jours est un acte grave ?

-         Oui, je le sais. Mais je sais aussi que je n’avais pas prévu de survivre à ce moment. En principe, je ne devrais pas avoir cette conversation avec vous.

Nouveau soupir du docteur Carvalo.

-         Quoiqu’il en soit, tu as un problème, Johan, et c’est mon rôle de t’aider.

-         Je n’ai pas de problème. J’ai juste un peu déconné. Juste une fois.

-         Mais il suffit d’une fois pour qu’il y en ait d’autres.

-         Ce ne sera sans doute pas le cas.

-         Sans doute ?

-         Vous avez bien compris. Mes félicitations, docteur.

Johan savait son mensonge trop grand. Il se savait être de mauvaise foi. Car il n’avait aucunement nié son geste volontaire. Ce qu’il niait en revanche, c’était qu’il allait mal. Même s’il se doutait pertinemment ne pas être comme tous les adolescents de son âge. Ces adolescents qui ne cherchaient pas à jouer avec leur vie. Tous ces jeunes de son âge qui allaient à l’école, vivaient leur vie au minimum correctement et se faisaient des amis. Mais Johan n’aimait pas l’école. Johan n’avait pas d’amis et par-dessus tout, Johan n’avait pas de vie. Il ne possédait en tout cas pas la vie qu’il souhaitait vivre. Tout l’ennuyait. Plus rien ne l’intéressait depuis bien longtemps maintenant.

-         Tu n’es pas raisonnable, lui dit le docteur Carvalo. Ne crois-tu pas qu’il serait plus simple d’admettre que tu as besoin d’aide ? Il s’agit du premier pas vers la guérison. Tu es ici dans ce but.

Johan émit un petit rire discret. Un rire jaune.

-         J’ai juste besoin de nouveaux antidépresseurs, dit-il. Rien de plus.

A l’expression que prit son vis-à-vis, il su immédiatement qu’il y aurait du changement. Celui-ci ouvrit un tiroir, prit un épais carnet noir et l’ouvrit sur son bureau. Il le feuilleta. Quelques minutes plus tard, il s’arrêta sur une page et griffonna sur un bout de papier ce qui ressemblait à un nom et un numéro de téléphone avant de lui tendre. Johan y jeta brièvement un coup d’œil.

-         Qu’est-ce que c’est ?

-         Le numéro de l’un de mes collègues de travail.

-         Et alors ? Vous allez m’annoncer que vous ne voulez plus de moi comme patient ?

Sa joie fut de courte durée.

-         Il tient un centre. Un centre d’aide aux personnes qui ont besoin d’aide mais qui ne veulent pas l’admettre. Je te le répète, mais ce que tu as fait est grave, Johan. Je ne peux pas risquer de te laisser sortir de mon bureau sans surveillance.

La réaction de Johan fut immédiate.

-         Je n’ai pas l’intention d’intégrer ce centre si c’est que vous essayez de me dire.

-         Je ne t’en laisse pas réellement le choix. Tu es mineur, la décision revient donc à ta mère.

Johan commença à paniquer.

-         Si c’est à cause de ce que j’ai fait, je peux tout expliquer, dit-il.

-         Non, tu ne le peux pas. Je t’ai demandé de m’expliquer ton geste au début de la séance et tu n’as pas été en mesure de le faire.

-         Mais maintenant…

-         Je pense que le psychologue de ce centre saura te comprendre. Bien mieux que moi. Je t’avoue être dépassé.

-         Etes-vous certain de ne pas plutôt être en train de vous débarrasser de moi ?

-         Je te donne une chance, Johan. Celle de t’en sortir.

Le jeune homme considéra ces paroles avec une extrême attention. Attendait-on de lui qu’il coopère sans émettre la moindre protestation ? Attendait-on son accord pour le placer entre quatre murs jusqu’à la fin de ses jours ? Car Johan connaissait parfaitement ce type de lieu où on voulait le placer. Il avait entendu parler de ces centres dans lesquels on enfermait les gens dans le but de les soigner. Il connaissait leur réputation.

-         Vous osez prétendre me donner une chance ? Cracha-t-il brusquement. Quelle chance ? Celle de m’enfermer dans un hôpital psychiatrique ?! Vous voulez m’enfermer dans un hôpital avec les fous !

-         Ce n’est pas ce que j’ai dit.

-         Je ne suis pas fou !

-         Je le sais.

-         Non, vous en doutez. Sinon, vous ne seriez pas en train de me proposer ce centre. Mais je ne suis pas fou !

-         Très bien, tu n’es pas fou, Johan. Mais admets que ce que tu as fait n’est pas normal. Ce n’est pas normal de vouloir attenter à sa vie.

-         Avez-vous seulement une idée de ce qui est normal ?

-         J’y travaille à longueur de journée. Depuis des années.

-         Alors dites-moi, qu’est-ce que la normalité d’après vous ? Une vie semblable à toutes les autres ? Se lever, travailler, manger, dormir ? Je n’en veux pas ! Tout comme je ne veux pas de votre foutu centre !

-         Calme-toi, Johan.

-         Non !

Non il n’avait pas envie de se calmer. Non il ne se tiendrait pas tranquille. Il n’avait pas pour habitude de passer d’un état de calme à celui de colère, mais il ne pouvait pas. Il ne voulait pas. Il ne voulait pas se voir enfermé dans l’un de ces bâtiments lugubres. Il ne voulait pas passer sa vie sous médicaments à attendre qu’on lui dise quoi faire et où aller. A tenter de convaincre chacun qu’il était sain d’esprit. Sain et apte à vivre en société. Que la seule chose dont on pouvait bien l’accuser était d’avoir un infime problème avec lui-même. Etait-on donc fou lorsque l’on voulait juste mourir ?

Ca semblait être la conviction du docteur Carvalo. Médecin imbu et perfide qui semblait prêt à remuer terre et ciel pour l’enfermer. Le coteur Carvalo était juste prêt à le faire enfermer. Johan se le disait brusquement. Faute de ne pouvoir guérir un adolescent en dépression, mieux valait créer un fou. Mieux valait lui chercher un véritable problème. Un problème qui pourrait être traité sans qu’il n’y ait besoin de cacher son échec. Car les maladies mentales ne trouvaient jamais de réelle fin. On ne se remettait jamais d’une démence. Et on voulait faire de lui ce genre de personne. Le docteur Carvalo voulait faire de lui un fou, faute de ne pouvoir retrouver en lui le jeune homme équilibré qu’il avait été autrefois.

-         Nous voulons juste t’aider, Johan. Je t’assure.

-         Non. Non, vous ne voulez pas m’aider. Vous voulez juste m’enfoncer un peu plus profondément dans mon mal-être.

-         Alors tu admets enfin ne pas te sentir en accord avec toi-même ?

-         Ce n’est pas ce que j’ai dit. J’ai peut-être quelques petits problèmes, c’est vrai. Mais rien qui ne vaille la peine de me placer dans un hôpital psychiatrique.

-         Tu t’égares, Johan. Sincèrement. Tu devrais nous laisser la possibilité de t’aider. Accepter le fait que nous puissions faire quelque chose pour toi.

-         Vous ne pouvez rien pour moi. Absolument rien. Car je vais bien. Je ne suis pas malade.

L’homme se mordit la lèvre inférieure. Johan compara ce tic à un mauvais présage. La suite ne s’annonçait pas des plus réjouissantes pour lui. Il le savait. Il le sentait.

-         Ecoute-moi, reprit le docteur Carvalo. Je vais maintenant appeler ta mère et nous allons en parler ensemble. Nous allons lui demander ce qu’elle en pense.

Elle sera d’accord. A tous les coups, elle signera n’importe quel papier pourvu que ce soit ce charlatan qui lui en explique les conséquences. Du moment qu’il choisit les bons mots, elle se montrera favorable. Il baissa la tête. Serra les points. De la frustration. De la frustration et de la colère à son état le plus pure. Johan se sentait énervé. C’était sans parler de l’angoisse qui s’insinuait peu à peu en lui au fur et à mesure que les minutes s’égrenaient.

-         Vous ne pouvez pas faire ça, tenta-t-il une nouvelle fois. Vous n’en avez pas le droit. Je ne supporterai pas cet endroit. Vous le savez très bien. Mieux que personne.

-         C’est justement parce que je le sais mieux que personne que je prends cette décision. Ma profession m’indique qu’il s’agit du meilleur choix à faire te concernant. C’est ce qui peut t’arriver de mieux, mon garçon. Je ne doute pas un instant que ce centre pourra t’éclairer sur ce que tu vis en ce moment. J’en suis persuadé car je sais que tu as besoin de changer d’environnement pour quelque temps. Ne plus voir ta famille. Tes amis. Ce qui fait ta vie actuellement. Tu verras que tu pourras y voir plus clair par rapport aux zones d’ombres qui hantent ta vie au quotidien.

Et quel environnement ! Johan dû se retenir de ne pas crier. De ne pas hurler combien son injustice lui semblait grande. Finalement, il ne se contenta que de quelques mots prononcés avec une tranquillité qui le déconcerta. Une quiétude qui démontrait d’avance à quel point il avait déjà cessé de lutter contre ce qu’il savait être inévitable à présent. L’hôpital psychiatrique. Son enfermement tout proche.

-         Vous faites partie d’une secte, n’est-ce pas ? Je suis tombé entre les mains de fanatiques. Je suis le sacrifice dans cette histoire. C’est ça ? C’est bien ça ?

Johan menaçait d’éclater de rire d’un instant à l’autre. Un rire qui prouverait à quel point il était perdu. Condamné. Pris au piège de son propre délire. C’était certain, il allait devenir fou. On l’avait promis à une fin certaine. Décidée selon les règles du diable. Le docteur Carvalo se contenta de le regarder sans réagir. Peut-être le prenait-il déjà pour un malade mental. En tout cas, Johan pouvait lire à travers lui. Il pouvait parfaitement imaginer son cerveau bouillonner de plaisir. Les connexions de son esprit lui procurer l’adrénaline nécessaire à sa satisfaction personnelle. Johan aurait voulu disparaître de son champ de vision. Ne plus être une pauvre victime à ses yeux.

-         Il n’y a plus rien que nous puissions ajouter. L’un comme l’autre, dit l’homme.

Après un temps, on fit entrer sa mère. La grande Meredith Robin fit son entrée en scène. Elle s’installa à côté de lui, son fils. Son cher et tendre fils tant aimé. Et dès que le docteur Carvalo ouvrit la bouche, elle but ses paroles. Elle les absorba. Les toléra. Johan se désespéra. Il avait envie de pleurer. Il avait envie de vomir. De rejeter hors de son corps, de son âme, ce désespoir tel un poison qui coulait désormais en lui. Il parvint cependant à se contenir. Il ne voulait en rien donner ce plaisir supplémentaire au docteur. Il voulait faire son maximum pour garder une image honorable de lui-même. La seule qu’il lui restait. Sa fierté propre. Même s’il ne s’en sortirait pas indemne.

-         Est-ce que vous comprenez ce que j’essaye de vous dire ?

-         Bien entendu. Je ferai ce qu’il faut. Tout ce qu’il faut pour qu’il aille mieux.

Des bribes de phrases. Sa mère signa les papiers de son accord. Demain elle contacterait le collègue du docteur Carvalo. Demain… Demain serait un autre jour. Johan se sentit mal.

-         Pourquoi ? Pourquoi, maman ? Parvint-il néanmoins à murmurer. Pourquoi me fais-tu cela ? A moi ? A ton propre fils ?

-         Parce qu’il le faut, Johan. Parce que je veux ton bien.

-         Ce n’est pas mon bien que tu veux… C’est ma perte.

Johan n’écouta pas la suite de ce qu’on lui dit. Il ne suivit pas les évènements suivants. Il se déconnecta. Il rompit le lien avec le monde présent pour le reste de l’entretien. A quoi bon lutter quand on ne possédait pas les armes nécessaires ? A quoi bon quand on était de toute façon mineur ?

Plus tard, il se souviendrait des remerciements de sa mère envers le docteur Carvalo. Plus tard, il ôterait enfin ce masque d’indifférence pour pouvoir pleurer. Plus tard, Johan garderait à l’esprit qu’il venait d’être trahi. Et dans plusieurs jours, l’enfer lui ouvrirait ses portes. Johan laisserait sa vie s’effondrer pour de bon.

Bientôt, il entrerait dans l’un des plus grands hôpitaux psychiatriques de la région. Le prestigieux centre de Paris.

Mes pieds se sont juste dérobés du monde, tenta de se rassurer Johan. J’ai juste été emporté par le large. Il faut simplement que je songe à respirer. Tôt ou tard, on peut toujours  espérer remonter à la surface. Tôt ou tard…Qui sait ?

Il faut juste que je respire.

Il pleura malgré tout. Durant cet instant présent qui ne serait de toute façon bientôt plus qu’un souvenir, Johan versa quelques larmes.

Par Azalea - Publié dans : Fous à lier
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Vendredi 16 janvier 2009 5 16 /01 /Jan /2009 22:50

Chapitre I.

 

Partie 1

Une heure, six minutes et quarante-trois secondes. Johan attendait depuis exactement plus d’une heure assis sur une chaise bancale qui menaçait de s’écrouler sous son poids. Dans un couloir sordide dénué de couleurs et qui le déprimait davantage encore qu’il ne l’était déjà actuellement. C’était un état d’esprit auquel il aurait pourtant dû être habitué. Un quotidien qui le suivait depuis maintenant des années. Même s’il n’en donnait pas l’impression, Johan était triste. Assez triste en tout cas pour se retrouver à attendre le moment où on l’appellerait pour l’un de ses innombrables rendez-vous. L’un de ceux avec le psychologue qui s’occupait de son cas. Et le jeune homme savait d’avance à quoi s’attendre. Il se doutait pertinemment qu’aujourd’hui serait encore pire que les autres jours.

Johan soupira de défaite avant même l’affrontement, et une voix se fit alors entendre. Faible. Fragile. Aussi fragile que lui-même pouvait l’être.

-         Mon chéri, dit-elle avec incertitude, tu sais que nous n’avons pas d’autre choix que de nous trouver ici. Tu en as conscience ?

-         Je le sais, répondit-il. Je le sais car tu me le dis à chaque fois. Avant chaque séance avec ce psychologue qui ne sert strictement à rien.

-         Ne parle pas ainsi, Johan. Je n’aime pas t’entendre parler de cette façon.

-         Parce que tu préférerais que je t’annonce que je vais mieux ? Ca servirait à quoi de mentir ?

-         Je ne te demande pas de me mentir. En aucun cas. Simplement de faire quelques efforts. Juste d’essayer de penser de façon plus positive. La vie ne s’est pas arrêtée, sais-tu. Tu le sais, n’est-ce pas ? Elle continue.

Johan baissa les yeux. Se détourna un instant de celle qui comptait énormément pour lui. Il ne voulait pas lui faire de mal. Il ne voulait en aucun cas la rendre malheureuse. Pire, la voir à nouveau pleurer. Ce n’était pas normal de la voir se mettre dans cet état pour lui. Johan en avait déjà bien assez de sa propre tristesse pour supporter la sienne par-dessus. Mais il y avait un moment où il fallait être logique. Il y avait un moment où il fallait affronter la réalité de pleine face. Il faut qu’elle l’accepte, pensa-t-il un instant. Il faut qu’elle se fasse à l’idée qu’il n’y a rien à faire.

-         Pourquoi essayes-tu absolument de me faire revenir à la raison quand tu sais que c’est impossible ? Dit-il. Ce qu’il s’est passé ces derniers jours… Ce que j’ai fait… Bon sang, tu t’en es rendu compte toi aussi.

-         Laisse-moi au moins le droit d’espérer, Johan. Laisse-moi croire que je n’ai pas définitivement perdu mon fils, s’il te plait.

-         Arrête, maman ! Je t’en prie, n’en rajoute pas une couche. C’est déjà assez difficile.

Car il faut que tu saches. Il faut que tu te rendes enfin compte que je ne serai plus jamais le même. Cette situation est devenue invivable. Admets-le. Par pitié, accepte d’ouvrir les yeux sur celui que je suis devenu. Mais elle continua. Elle fit une nouvelle tentative.

-         Le docteur pourra certainement t’aider. Si tu fais un effort de ton côté, je suis persuadée que tout peut s’arranger.

-         Non.

Johan se voulait catégorique. Elle insista. Car elle n’était pas du genre à abandonner facilement. Sa mère n’était pas du genre à baisser les bras rapidement. Elle l’avait prouvé tout au long de ces dernières années. Elle l’avait suffisamment prouvé sans se relâcher. Et cela faisait tout son mérite. L’attachement que Meredith Robin lui portait faisait d’elle une femme extraordinaire. Incomparable. Johan jugeait alors que le moindre des respects était de se montrer honnête envers elle.

-         Tu sais que rien ne s’arrangera jamais, maman. Tu sais que je me sens mal. Ce n’est bien entendu pas par rapport à toi. C’est moi. C’est moi qui ne tourne plus du tout rond ces derniers temps.

-         Mais le docteur…

-         Il ne peut rien pour moi. Je ne peux pas revenir en arrière. Il ne pourra pas m’aider.

-         C’est un psychologue, Johan. C’est son rôle. Il sait ce qu’il fait. Tu n’es pas le premier à aller lui rendre visite. Tu n’es pas le seul adolescent déprimé à aller le voir. S’il a pu les aider, il saura également le faire pour toi.

-         Je ne suis pas comme tout le monde, clama-t-il.

-         Il peut te guérir de ta souffrance. Il peut te soigner. Les derniers antidépresseurs qu’il t’a prescris n’ont pas fait d’effets, je le conçois, mais il suffit que tu lui en parles.

-         Je ne suis pas atteint d’une maladie que l’on soigne avec des médicaments. Ce n’est pas quelques pilules qui me feront oublier. Ou plutôt, ce n’est pas ce genre de pilules.

Johan s’était attendu à une certaine résistance de sa mère. Peut-être même à ce qu’elle n’accepte définitivement pas de l’écouter déblatérer le malheur qu’était celui de s’entendre dire qu’il n’irait jamais mieux. En tout cas, Johan n’était pas prêt à accepter l’idée qu’elle puisse s’imaginer un quelconque miracle de sa part par le biais de quelques médicaments. C’était sans parler de la façon dont elle vantait les mérites de ce docteur en qui elle avait placé toutes ses espérances. Johan comparait toute cette fausse comédie à une secte dans laquelle il s’était retrouvé dans le rôle de la pauvre victime. Ca ne pouvait pas continuer sur cette voie.

-         Ce putain de psychologue ne peut rien pour moi ! Finit-il par cracher.

Silence. Elle ne savait plus que dire. Johan s’en sentait à moitié soulagé. Fort heureusement, la salle d’attente était vide. Aussi pourrie pouvait-elle être, elle accueillait généralement davantage de monde. Des personnes aussi mal que lui-même pouvait l’être et qui s’entassaient sur les chaises si peu solides qu’on leur proposait pour prendre place et patienter. Mais aujourd’hui était exceptionnel. Johan avait rendez-vous exceptionnellement. Parce que son cas demandait urgence. Selon sa mère. Selon le psychologue qu’il devrait supporter dans les prochaines minutes à venir.

Il se redressa sur sa chaise. Crut une nouvelle fois qu’il allait tomber. Ou peut-être était-ce sa conscience qui menaçait de s’écrouler. Il se reprit, s’efforçant de relever la tête. Avec horreur, il découvrit les yeux tristes de sa mère qui le fixaient, attendant sans aucun doute qu’il revienne sur ses paroles. Meredith Robin allait pleurer. Meredith Robin, cette femme exceptionnelle, allait perdre de sa suprématie. Comme toujours, Johan ne s’en remettrait pas. Il ne se le pardonnerait pas. Or, la question qu’elle lui posa brusquement l’assaillit en totalité de remords avant même qu’il n’ait eu à cœur d’éviter la catastrophe.

-         Est-ce que c’est de ma faute, mon chéri ? Est-ce que c’est de ma faute si tu vas si mal ? J’ai mal agi avec toi ? Est-ce que je suis une mauvaise mère ?

Loin de le nier, Johan savait qu’elle se posait cette question depuis longtemps. Depuis le début sans jamais oser en parler. Il s’en culpabilisait énormément. Son cœur se compressait contre sa poitrine, il avait mal.

-         Maman, tu n’es pas responsable, articula-t-il avec difficulté.

Sa voix était comme éteinte dans sa gorge. Il étouffait.

-         Dans ce cas, dis-moi. Dis-moi pourquoi tu as fait ça, Johan. J’ai besoin de savoir. C’est insupportable pour moi de ne rien pouvoir faire. De rester spectatrice de ton mal-être.

Johan savait exactement à quoi elle faisait référence. Il jeta juste un coup d’œil à son poignet. Baissa pour la seconde fois les yeux.

-         Tu sais très bien pourquoi.

Il n’avait pas envie de partir dans des explications faramineuses. Il n’avait pas non plus envie de tenter de se répéter auprès de ce fichu psychologue qui ferait bientôt tout pour lui tirer les vers du nez. Il n’avait même pas envie d’essayer. Ce qu’il avait fait était grave. Il irait certainement en enfer pour ça. Personne n’avait le droit de se prendre pour Dieu. Pas même envers lui-même. Pas même quand la souffrance prenait le dessus. Johan attendit alors les reproches. Le désespoir de sa mère. Mais rien ne vint. Pas un mot. Et quand il se tourna vers elle, il comprit seulement qu’elle pleurait. Une larme cherchait son chemin le long de sa joue. Sillonnait son beau visage.

-         Maman…, s’entendit-il aussitôt murmurer.

-         Ce n’est rien. Ce n’est pas grave, mon chéri.

Il avait envie de la consoler. De cette tristesse, il avait envie de tout faire disparaître. Tout, y compris lui-même. Il était sur le point de tendre une main vers elle. Il voulait au moins tenter un geste. Il l’aurait sans doute fait si une porte ne s’était pas ouverte à ce moment précis et si un homme n’était pas apparu devant eux, laissant sortir de son cabinet l’un de ses patients apparemment fatigué de la vie. Comme lui aussi pouvait l’être. Même si je n’ai que dix-sept ans, ajouta-t-il mentalement. Même si ce n’est pas normal de traîner autant de problèmes derrière moi à mon âge. Johan se leva alors, tandis que le docteur envoyait un regard compatissant en direction de sa mère qui tentait tant bien que mal de cacher ses larmes. Il n’y avait pas besoin de mots dans ces moments-là. Pas besoin d’explications.

-         Tu viens, Johan ?

Johan suivit l’homme, comprenant par-là qu’il valait mieux laisser la tristesse là où elle se trouvait. Ne pas trop remuer le couteau dans la plaie. C’était déjà assez douloureux comme ça.

Comme la salle d’attente, le cabinet du docteur n’était pas glorieux. Du papier peint beige sale. Une moquette de la même couleur et à l’aspect douteux. Tout comme le bureau de bois sombre et la chaise totalement inappropriée sur laquelle il s’assit. Au moins, celle-ci est plus solide que les autres, nota-t-il au passage. La seule chose dont Johan ne se plaignait pas, c’était que l’homme refusait que sa mère l’accompagne. Ce n’était pas une thérapie de groupe. Johan devait être seul pour que chaque entretien porte ses fruits. Quelle connerie ! Mais c’était tout ce qu’il y avait à savoir.

Aujourd’hui, il démarra la séance de but en blanc.

-         Je suppose que tu sais pourquoi tu es ici, dit-il en remontant ses lunettes sur son nez pointu. C’est exceptionnel que tu viennes me voir en pleine semaine, Johan.

-         Ouais, je suppose aussi.

Ce n’était pas la réponse la plus intelligente qu’il aurait pu donner et apparemment, elle vexa son destinataire.

-         Tu supposes ?

-         Oui.

-         Venons-en au fait, Johan. Pourquoi penses-tu être ici ?

Johan fit mine de réfléchir. Les raisons de sa venue ici, il les connaissait parfaitement. Etre assis devant cet homme lui déplaisait suffisamment pour qu’il ne sache pas pourquoi il avait droit à un entretien supplémentaire en sa compagnie. Compagnie qu’il n’appréciait guère, il fallait bien se le dire.

Le docteur Carvalo était un vieil homme à qui il ne restait plus que quelques années avant la retraite forcée. Car cet homme, aussi vieux soit-il, aimait sa profession. Non pas parce qu’il était là pour aider quiconque, mais plutôt parce qu’il devait apprécier les atouts que lui procurait la psychologie. Les psychologues au pouvoir. Johan avait déjà vu ce slogan quelque part. Ou peut-être l’avait-il juste imaginé. Quoiqu’il en soit, le docteur Carvalo prenait un plaisir malsain à exercer ses compétences très moyennement. En tout cas, c’était de cette façon que Johan le concevait. Car en cette année 1964, la France était envahie par l’effervescence dans le domaine sociale. Paris était bien entendu la première touchée, étant la capitale.

Johan finit par concevoir que celui qui lui faisait toujours face le regardait dans l’attente d’une réponse. Et Johan ne fit pas de manières.

-         Vous êtes le médecin ici. En tant que tel, je crois que ça va être à vous de me répondre. Pourquoi ai-je fait cela, docteur ?

-         Je ne suis pas exactement médecin, Johan. Je suis avant tout psychologue. C’est à deux que nous allons tenter de répondre à tes interrogations.

Quelle différence ? En ce qui me concerne, je reste sans nul doute le patient idéal. Dans les deux cas.

-         Je n’ai pas envie d’en parler. Je crois que la situation est suffisamment claire pour qu’il n’y ait pas besoin de déblatérer dessus.

-         Justement. Je pense au contraire que la situation n’est pas suffisamment claire. Si tu es ici, c’est parce que tu en as besoin.

-         Non. Si je suis ici, c’est parce que ma mère voulait que je vienne vous voir. Voyez l’avantage, docteur. Plus vous perdrez votre temps avec mon cas, mieux elle vous paiera. Ce sont votre femme et vos enfants sains d’esprit qui risquent d’être contents. Avez-vous des enfants, docteur ?

Par Azalea - Publié dans : Fous à lier
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