Partie 2
Ils se laissèrent définitivement aller contre le dossier du banc. L’un à côté de l’autre, ils se préparaient mentalement à ce que l’avenir réserverait à chacun. Mais Hadrien ne se faisait plus le
moindre souci. Si Aude acceptait sa proposition, il pourrait partir en paix. Réaliser ses ambitions et filer la grande aventure. C’était ce qu’il voulait. A son âge, il estimait ne pas être assez
rouillé pour s’en priver. A trente-trois ans, il avait encore toute la vie devant lui.
- Je voudrais que tu acceptes, dit-il.
- Tu m’en demandes beaucoup. Cette auberge ne sera plus la même sans toi.
- Cette auberge deviendra ce que tu voudras en faire.
La proposition était tentante. Alléchante même. Aude leva sur lui ses grands yeux marron.
- Pourquoi t’obstines-tu à tout faire pour que je cède ? C’est comme si tu avais attendu ce jour depuis longtemps. Qu’est-ce que je vais faire si tu n’es plus là ?
- Tu te répètes, Aude.
- Je me désespère tu veux dire ?
Elle partit dans un éclat de rire. Un rire discret de jeune fille. Aude avait la jeunesse en main. La jeunesse de ses vingt ans. Et Hadrien ne cessait de le penser, à vingt ans, on pouvait tout faire. Tout se permettre. Il n’y avait pas de limite pour s’opposer à nos choix. Pas de contrainte. Spontanément, il joignit son rire au sien.
- Où comptes-tu t’en aller ? Finit-elle par demander.
- Où veux-tu que j’aille ?
- Tu ne le sais pas toi-même ?
- Disons que je n’en ai qu’une vague idée.
Elle parut sceptique. Ses yeux se plissèrent. Ses paupières dévoilèrent un maquillage sombre aux tons dégradés.
- Tu as changé, Hadrien. Tu as beau rester ce type naïf que je connais depuis des années, je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’il s’est passé quelque chose durant mon absence. Est-ce que tu as rencontré une femme ? Une femme qui t’a fait du charme ?
- Est-ce que tu serais jalouse si c’était vrai ?
- Jalouse ? Tu manques franchement d’humour !
Aude fit la moue. Hadrien décida de ne pas la laisser nager en pleine confusion plus longtemps. Ce n’était pas correct. C’était ridicule lorsque l’on savait qu’il considérait Aude comme la petite sœur qu’il n’avait jamais eue. Une pauvre enfant qu’il avait recueillie chez lui dès l’instant où elle avait décidé de partir de la maison. Aude n’avait alors que quatorze ans.
- Certaines rencontres m’ont fait comprendre que je perdais mon temps ici. Ne va pas penser qu’il s’agisse d’une fuite. Mais je crois que j’ai envie de voir d’autres paysages depuis peu.
- Ce n’est pas ici que tu trouveras de quoi te ressourcer.
- Justement.
- Justement ? Répéta Aude hagarde.
- Je sais que si je peux te confier mon auberge, il ne me sera pas impossible de partir aussi loin que je le souhaite.
- Tu n’as pas de voiture, Hadrien.
- Et alors ?
Elle se prit la tête entre les mains. Hadrien admira ses longs doigts graciles passer sur son front. Ses fins cheveux se déverser en cascade autour d’elle. Il se rendait compte combien Aude était belle. Très attirante pour les hommes. Quelque part, il réalisait qu’en lui confiant l’auberge, c’était comme s’il se donnait la satisfaction de la retenir plus longtemps auprès de lui. Non pas qu’il la désirait, mais Aude était précieuse. Tel un minuscule diamant qui avait encore besoin qu’on le travaille avant de l’exposer au monde.
- Je peux parfaitement marcher, dit-il.
- Ne te fiche pas de moi, s’il te plait. Le prochain village ou la prochaine station sont à des kilomètres d’ici. Tu seras mort d’épuisement avant d’y parvenir. On est en plein automne. Tu y songes au moins ?
- Bien entendu que j’y songe. Mais je ne vois vraiment pas ce qui t’inquiète. Je ne suis pas un homme faible. J’ai encore quelques ressources. Quelques cordes à mon arc.
- Oh oui, ça je veux bien te croire ! Tu me surprendras toujours.
Et pourtant, elle se désespérait un peu plus à chaque seconde. Ils en avaient presque oublié les experts. Ces hommes qui continuaient à fouiller l’auberge. Ces types qui retournaient son intimité. Une intimité bâtie sur six années entières.
Hadrien sentit une goûte s’écraser sur son cuir chevelu. Une substance froide qui lui indiquait qu’il allait bientôt se mettre à pleuvoir pour de bon. C’était à prévoir.
- Ils ne vont plus tarder à partir, dit-il.
- Tu veux parler des experts ? La voix de Aude était éraillée.
- Oui. Ils risquent peut-être de revenir te poser des questions.
Elle resta silencieuse. Hadrien savait que d’en prendre conscience ne lui plaisait pas particulièrement.
- Faut-il vraiment que tu t’en ailles ?
- Oui, je crois bien. Je suis resté trop longtemps dans la région.
- Seigneur, Hadrien.
Oh non, Aude ! Ne prie pas le Seigneur pour que je reste. Ne me supplie pas de mettre déjà un terme à mon idée de voyage. Je ne veux pas y renoncer. J’ai d’autres expériences à faire. D’autres choses à voir. Il y a des personnes que je veux à nouveau rencontrer. Des paroles que je veux échanger. Je n’en peux plus de cette solitude trop pesante quand tu n’es pas là. Elle me ronge. Elle me rappelle combien j’ai été seul jusqu’à présent. Et puis, il y avait toujours ce secret. Ce secret inavouable. Si Hadrien en parlait, Aude le prendrait pour un fou. Un fou en manque de fougue. Mais peut-être était-ce ce qu’il était après tout, un fou. Un fou à la recherche de l’essentiel.
- J’espère que tu me dises que cette idée sort tout droit de ton imagination démodée ! S’exclama-t-elle.
Mais ce n’était pas son imagination démodée qui avait parlé. Ce n’était pas non plus son humour sans faille. Ce n’était pas une blague. Juste l’envie de changer d’air.
Hadrien se crispa, passa une main dans la poche gauche de sa veste et en sortit un paquet de cigarette aux coins déchirés. Il ne se rappelait plus depuis quand il le gardait sur lui. Quand Hadrien fumait, ce n’était que dans les occasions spéciales. Quand le stress montait en lui telle l’adrénaline. La cigarette devenait alors un remède implacable. Une solution à ses problèmes. Et là, l’occasion était incontournable.
- Je ne t’ai pas menti.
Il retrouva son briquet dans l’autre poche et s’alluma une cigarette. Immédiatement, il en inspira le goût léger et sucré. Jamais de tabac trop fort. C’était déjà assez mauvais pour la santé que de fumer. Il recracha la fumée et se sentit suffisamment fort pour affronter Aude dans tout son désarroi. Un caprice profond qu’il considérait comme compréhensif.
- Tu ne me feras pas changer d’avis, annonça Hadrien.
Il se trouvait suffisant. Imbu de lui-même. De par la fierté avec laquelle il le clamait. Le pauvre gars naïf que je suis ne reviendra pas en arrière. C’est terminé. Tant pis s’il était égoïste. Tant pis s’il évoquait le mépris. Il avait le droit de faire ses choix lui aussi. Depuis des années il attendait de pouvoir décider quelque chose sans en passer par son entourage. Et il savait qu’il devrait se montrer dur avec Aude. Cette jeune femme qui pouvait le pousser à revenir sur sa décision grâce à sa force de caractère. Elle possédait plus d’un argument en poche. Mille façons de lui rappeler qu’il n’était qu’Hadrien. Hadrien l’aubergiste. Celui qui parvenait à créer un minimum d’ambiance et d’enthousiasme dans un petit village perdu de l’Angleterre. Mais voilà, lui aussi avait ses limites.
La pluie se mit à tomber pour de bon. Hadrien ne bougea pas. Il ne chercha même pas à s’en protéger. Pas plus que Aude. A quels êtres démunis de bonheur devaient-ils ressemblaient ! Il tira une seconde fois sur sa cigarette. La pluie risquait de l’éteindre d’un moment à l’autre, et il ne pourrait plus profiter des plaisirs que le tabac procurait à son organisme. Mais avant qu’il ait pu recracher la fumée que contenaient ses poumons, on lui ôta sa possession d’entre les lèvres. Il n’en fut qu’à moitié surpris.
- Inutile de te donner de faux airs. Ca te va mal de fumer et de jouer les durs. Pas avec moi en tout cas.
Pas avec elle. Hadrien en aurait ragé s’il ne s’agissait pas de Aude. Il allait probablement se mettre à protester. Peut-être allait-il simplement râler. Un peu. Juste un peu. Question de faire savoir qu’il pouvait se mettre en colère. Doucement. Gentiment. Hadrien pouvait se montrer de mauvaise humeur. Ca lui arrivait. Comme ça arrivait à tout être humain.
- Dur ou pas, désagréable ou non, je partirai qu’importe ce que tu pourras en dire.
Aude resta muette. Elle baissa la tête. Hadrien regretta presque aussitôt son élan de détermination. Elle avait raison. Ca ne lui ressemblait pas. Si peu que lorsqu’il se décida à essayer de rattraper son erreur, il était déjà trop tard. Hadrien tourna la tête en direction de Aude et constata qu’elle était devenue inhabituellement silencieuse.
- Est-ce que tu m’en veux ? Demanda-t-il piteusement.
- Je suppose que je ne peux pas faire autrement. Tu vas partir. Ce n’est pas tous les jours que tu m’annonces ton départ.
- On pourrait faire pire. Néanmoins, ce n’est pas pour autant que je ne reviendrai pas.
- Tu ne reviendras pas.
Le ton qu’elle venait d’employer stoppa Hadrien dans ce qu’il s’apprêtait à dire. Jamais il n’avait connu Aude si catégorique. Si tranchante. A vrai dire, Hadrien ne s’était pas attendu à ce qu’elle l’encourage. Il n’avait même pas espéré qu’elle ne tente pas de le retenir. Mais il n’avait certainement pas imaginé qu’elle se montrerait négative. J’ai grandi dans ce village. J’y ai construit ma vie. Comment lui expliquer que ce n’est qu’un voyage de courte durée sans qu’elle ne pense que je me fiche d’elle ? Elle croit que je ne reviendrai pas alors que je ne compte pas m’absenter éternellement. Hadrien réfléchit. Chercha les bons mots. Pour ne pas froisser Aude. Pour ne pas blesser celle qui avait son pesant sur le cœur. Mais elle se montra plus rapide que lui. Elle s’expliqua et il ne pu que l’écouter parler tant le débit de ses phrases était rapide.
- Sans voiture, tu ne prendras qu’une direction possible. Tu es forcé de rester dans le coin. De ne pas te diriger vers les grandes autoroutes.
- Je pourrais faire du stop.
Aude partit dans un rire jaune.
- Toi faire du stop ? Quelle voiture s’arrêterait pour te prendre ? Franchement Hadrien, avec tes vêtements et ton allure de paysan, tu risquerais plutôt de te faire rire au nez !
- Ce n’est pas ce que tu viens exactement de faire à l’instant ? Pourquoi tu ne m’emmènes pas, toi ? Pourquoi ça devrait toujours être les mêmes qui profitent de l’aventure ?
| Novembre 2009 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | ||||||||||
| 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | ||||
| 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | ||||
| 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | ||||
| 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | ||||
| 30 | ||||||||||
|
||||||||||