Partie 3
Sidned nota avec quelle pertinence ils conversaient. Combien de fois ils avaient prononcé le prénom de l’autre. Comme un interminable duel. Et il nota les traits forcés de Virgil. Un mélange
d’amusement et de désagréable. Seth pouvait apparemment manifester chez lui le divertissement comme le mépris. C’était impressionnant. Les pieds de Sidned s’agitèrent sous la table. La menace
qu’ils propageaient le rendait anxieux. Emprisonnaient ses pensées d’un étau pesant. Sidned n’aimait pas ce qui était lourd à porter. Tous ces sentiments à l’état brut qui dansaient autour de lui
n’étaient que trop lourds pour son esprit. Il ne pu qu’un peu mieux respirer lorsque Virgil le laissa seul avec Seth. Seth ne paraissait nullement contrarié.
- Comme ça tu as fait un malaise ? S’exclama-t-il avec nonchalance.
- Oui. Est-ce que tu vas me faire des reproches à ce sujet ?
- Non.
- Comment ça non ?
- Ca devait arriver d’une façon ou d’une autre. Le manque de nourriture. L’absence de sommeil. L’absorption de drogues. N’oublions pas le stress. Tout ça ne fait pas bon ménage. Ce n’était pas ta constitution fragile qui aurait pu résister aux conséquences induites.
Sidned se sentit ennuyé, mais il était forcé de le reconnaître. Quand on était comme Seth, on ne pouvait jamais se tromper. Il le connaissait très bien. Il connaissait tout de lui, de ses déficiences. Même les plus intimes. Sidned se savait faible. Inlassablement, il se le reprochait. A longueur de journée, il ne cessait de se rappeler que les personnes comme lui étaient un poids pour les autres. Sidned était un poids pour Seth. Et il avait bien raison de le lui reprocher. Car Sidned savait que chacune des paroles de Seth transpirait la moquerie. Une moquerie qui lui était destinée. A lui et à lui seul.
- Alors tu savais et tu n’as rien fait ? Reprit-il. Tu m’as laissé me perdre dans un château dont je ne connais rien sans te faire le moindre souci ?
Seth fit semblant de réfléchir à la question.
- Ca dépend de ce que l’on entend par ne pas se faire le moindre souci. Je savais juste qu’il ne t’arriverait rien de bien dramatique. Et même si ça avait été le cas, tu étais tellement vanné que tu n’aurais sans doute rien remarqué. Tu n’aurais sans doute pas senti qu’on te déchirait les entrailles. Pas plus que tu n’aurais senti ton sang se vider de ton corps. Vraiment, Sidned, que de tracas pour rien !
Serait-ce ta façon de percevoir ma fin, Seth ? Sidned ferma les yeux. Il ne voulait même pas y penser.
- Et si tu mangeais quelque chose ? Ajouta Seth comme pour le narguer un peu plus.
La réponse fut immédiate.
- Je n’ai pas faim.
Car qui aurait faim après avoir entendu des propos aussi peu ragoûtants ? Seth avait le chic lorsqu’il s’agissait d’équerrer les autres avec ses idées malsaines. Son imagination tordue au possible. Sidned en aurait presque vomi son dégoût s’il savait que Seth ne serait pas derrière lui pour le submerger de ses idées noires.
- Tu n’es pas raisonnable.
- L’es-tu au moins toi-même ?
- Pourquoi répondre à une question pour laquelle tu connais déjà la réponse ? Ca n’a pas de sens.
Contre toute attente, Sidned se décida tout de même à piocher un croissant qui traînait dans un panier sur la table. Seth le regarda d’un œil amusé tout en s’abstenant de tout commentaire. Pour une fois. Sidned pouvait bien en profiter. Jamais il n’avait vu une table aussi remplie en mets que celle que leur proposait visiblement Virgil. Comme pour le repas improvisé de cette nuit, il se montrait indéniablement généreux. Toujours trop généreux aux yeux de Sidned. Toute chose avait un prix, ce n’était que trop bien connu.
- Que s’est-il passé cette nuit ? Demanda-t-il brusquement curieux. Je suis pratiquement certain que tu es resté éveillé jusqu’au petit matin. De quoi avez-vous parlé ?
Son audace surprit à peine Seth.
- Dis-moi… Serais-tu en train de m’interroger sur mes activités ?
- On peut dire ça.
- Je constate donc que ces quelques heures de sommeil t’auront été bénéfiques. Tu es bien plus en forme que je l’espérais. Mais surtout, continue à manger. Je ne voudrais pas que tu perdes de ta bonne énergie.
Sidned l’écouta, il se servit un second croissant. Il y avait longtemps qu’il n’avait plus mangé avec une faim réelle. Des années. C’était comme si le château lui redonnait un appétit nouveau en l’espace de quelques secondes. Comme si ces croissants avaient un goût bien plus prononcé et bien plus savoureux que tout ce qu’il avait déjà pu manger auparavant. Sidned retrouvait l’appétit qu’il avait perdu depuis si longtemps. Néanmoins, il ne se laissa en rien égarer de ses motivations actuelles.
- Tu vas me mijoter combien de temps encore avant de me dire ce que tu as fait durant le reste de la nuit dernière ? Contrairement à moi, je suis certain que tu n’as pas dormi.
- Penses-tu que je te le dirai facilement ?
- J’aurais espéré.
- J’attends de te voir me supplier comme il le faut. Dans les formes. Selon les principes habituelles.
- Mais enfin, Seth…
Il y avait déjà cette note de pitié dans sa voix. La marque de l’emprise que Seth avait sur lui. Sidned ne pouvait même pas dire s’il détestait ça ou non. Il était bien trop stressé pour s’en interroger. Bien trop angoissé par l’idée qu’ils devaient rapidement quitter les lieux. Ce château qui lui rappelait combien ses pensées pouvaient s’embrouiller quand rien autour de lui ne semblait normal.
Sidned tenta de se détendre. De reprendre une respiration plus calme. Il savait que s’il ne parvenait pas à se contrôler, il finirait par céder à la panique. Seth le regardait en souriant et il dû fermer les yeux pour ne pas le voir plus amplement plaisanter de toute l’inquiétude qu’il portait quant à son attitude. Attitude que Sidned jugeait comme beaucoup trop désinvolte pour être un temps soit peu sérieuse. Mais même si Seth était rusé, Sidned savait qu’il aimait s’amuser. Et pour s’amuser de la manière qu’il l’entendait, il fallait prendre des risques la plupart du temps.
Sidned aurait peut-être trouvé les arguments pour le contrer un minimum. Peut-être aurait-il eu l’illusion de tenir tête à Seth si son regard ne s’était pas posé sur un journal ouvert sur la table au moment de rouvrir les yeux. Il l’avait à peine remarqué jusqu’à présent. Il l’avait juste entrevu sans y prêter de réelle attention. Mais maintenant qu’il prenait le temps d’observer un peu mieux ce qu’il avait non loin de lui, il nota qu’il aurait mieux fait de ne jamais se détourner de Seth durant leur conversation. Pas même une seconde. Sidned inspira profondément, déglutit et avala sa salive. Il sentit son cœur se serrer douloureusement. En rassemblant son courage avec le peu d’optimisme qu’il lui restait, il se saisit lentement du journal et le parcourut sans un mot. Seth le regardait sans perdre son sourire. Ou alors s’était-il élargi. Sidned ne savait plus. Il ne voulait pas savoir.
- Qu’est-ce que…, bégaya-t-il maladroitement. Est-ce que c’est la vérité ?
- De quoi parles-tu ?
- De ce que raconte ce torchon. Cet homme est-il vraiment mort ?
- Depuis quand les actualités mentent-elles ? Je ne vois pas ce qui te met dans cet état, Sidned. Il n’y a pas de raison proprement valable.
- Pas de raison proprement valable…
Sidned partit dans un rire jaune. Un éclat de voix que ne lui ressemblait que peu. Il pointa le doigt sur une photo qui avait échappé à Seth la première fois. Celle d’un homme au visage boursouflé. Au physique répugnant. Sidned lui montra l’image d’un ivrogne repoussant. Cependant, il savait que Seth n’avait nullement besoin de photographie pour se souvenir de lui.
- Cet homme, nous le connaissons tous les deux, dit Sidned.
- Nous ne l’avons que peu côtoyé.
- C’était déjà largement suffisant.
Sidned fit la grimace.
- C’était en tout cas largement suffisant pour toi, ajouta-t-il.
- Voyons, Sidned. Ne sois pas si dur. N’importe qui aurait succombé à la tentation en voyant un pauvre garçon de ton envergure seul dans son coin. Un garçon si innocent. Si frais. Prêt à être dégusté. Crois-tu vraiment que ce vicelard te méritait ?
- Alors c’est bien toi ?
Seth grimaça à son tour, et Sidned sentit son cœur rater un battement avant de se retourner dans sa poitrine. Va y, dis-le. Avoue que c’est bien toi. Je ne peux plus m’étonner de rien. Même si ça fait mal. Même si je sens que chaque cellule de mon cerveau menace d’exploser tant la pression est insoutenable. Mais avoue ce que tu as fait, Seth. Ne me fais pas attendre interminablement. Ca devient insupportable.
- De quoi m’accuses-tu, Sidned ?
- Bon sang, Seth ! Ne me fais pas dire des paroles que je n’ai pas envie de prononcer. Tu sais très bien qu’elles me déchireraient de l’intérieur. Plus profondément encore que ça n’a été le cas concernant la mort de Roxane.
- Ce que tu peux être sensible !
- Qui ne le serait pas ? Cet homme a été ouvert à mains nues. Qui ne serait pas sensible à un acte aussi barbare ? Je pourrais en être malade si je ne me contrôlais pas à l’instant. C’est odieux, Seth. Horriblement abject.
La description puisse-t-elle révéler toute l’étendue du mal-être qu’elle lui procurait plaisait néanmoins à Seth. Sidned pouvait le lire sur son visage.
- C’est une tragédie, ciel ! Faut-il bien l’admettre ! Je te reconnais bien là, Sidned. Toujours à te soucier des détails. Aurais-tu oublié la promesse que tu m’as faite ?
- Laquelle ? Voulut nier Sidned.
- Celle de porter le poids de mes crimes à ma place.
Sidned sursauta, renversant au passage sa tasse. Une longue traînée brune se déversa sur la nappe et s’infiltra dans les mailles du tissu. Sidned s’était attendu à ce que la fierté qui poussait Seth à se complimenter de chacun de ses actes finisse par ressurgir. Ca aurait été inévitable tôt ou tard. Seth se serait vanté de ce qui lui semblait honorable. De ce qui faisait sa suprématie sur les autres hommes. Néanmoins, Sidned ne s’était pas attendu à ce qu’il ne s’en cache pas plus longtemps. Au moins, se dit-il, il était parvenu à garder le mystère durant une bonne partie de la route lorsqu’il s’agissait de Roxane. Il a attendu que je le force à tout avouer. Mais là… Là, il se délecte à reconnaître l’état des faits. Il jouit de m’apprendre la nouvelle. Pourquoi fallait-il que Seth recommence ? Face à son silence, il l’entendit reprendre avec cette pointe de dérision que Sidned lui associait inévitablement.
- Sais-tu seulement quelle effet cela fait-il d’avoir sa conscience devant soi ? J’agi et tu assumes. N’est-ce pas un compromis des plus arrangeants ?
- Comme si tu pouvais te sentir coupable !
- C’est pour cette sombre raison que tu l’es à ma place. Pour tout te dire, Sidned, ce rôle ne pouvait pas mieux t’aller. Il faut croire qu’il t’était destiné.
- Bon sang, je ne comprends pas. Pourquoi avoir commis un meurtre en plus ? Ca ne te suffisait pas d’avoir tué Roxane ? Il fallait en plus que tu tues ce type ?
- Il méritait de mourir.
- Personne ne mérite de mourir.
- Il t’a offensé.
- Comme il aurait pu offenser n’importe qui d’autre. Je n’en ai pas souffert, Seth. Regarde-moi, je vais très bien.
- C’était déjà trop tard pour lui. Il n’aurait jamais dû t’adresser la parole. Il n’aurait jamais dû t’importuner.
Sidned se demandait s’il ne plongerait pas bientôt en pleine folie. C’était si insignifiant. Ca avait tellement peu de sens qu’il parvenait malgré lui à véritablement se sentir coupable de la mort de ce pauvre alcoolique assassiné pour la seule faute de l’avoir importuné. Sidned n’en voulait même plus à Seth. Il s’en voulait à lui-même de s’être trouvé dans ce bar au beau milieu de la nuit. Il se culpabilisait de n’avoir pas remis immédiatement à sa place celui qui lui avait fait des avances. Celui qui par sa faute était devenu la cible de Seth.
- Est-ce que tu as conscience que ce que tu as fait est grave ? Tenta-t-il de le raisonner.
Mais pouvait-on encore raisonner un homme qui en était à commettre un second crime ? Sidned se disait qu’à ce stade, il pouvait au moins éviter qu’il y en ait un troisième.
- On pourrait t’enfermer pour le reste de ton existence derrière les barrots d’une cellule. En tuant, tu es devenu un hors la loi. Et plus tu tueras, plus tu leur laisseras la possibilité de retrouver ta trace. N’avions-nous pas fui afin qu’ils ne puissent pas t’attraper ? N’était-ce pas la base de ce voyage ?
- Je croyais t’avoir déjà dit qu’on ne me jetterait pas en prison. Jamais. Comment pourrait-on laisser un homme croupir dans une pièce étroitement petite lorsque l’on sait que son cerveau vaut son pactole ?
Sidned sentit tout son être s’enflammer.
- Ne me ressort pas ta fameuse histoire de cerveau dans du formol, je t’en prie !
- Cela te fait-il trembler de peur ?
Je n’ai pas peur, pensa aussitôt Sidned. Je n’ai pas peur. Mais la réalité était plus dure. Plus sombre que ce que voulait bien lui laisser imaginer son esprit. La réalité était tout autre.
- Comment pourrais-je me sentir bien en sachant que mon frère, le seul point de repère qu’il me reste, est en voie de devenir comme l’un de ces tueurs en série dont on entend si souvent parler dans toute l’Angleterre ? Je l’admets, tu commences à me terrifier, Seth.
Et t’avouer ma peur en est déjà une en soi.
- Tu n’oses tout de même pas me comparer à Jack l’éventreur ?
- Pourquoi pas ? Lui aussi tuait de façon atroce.
Le sourire sans cesse imprégné de Seth lui sembla tout à coup différent. Sidned n’aurait su l’interpréter. Les fabuleuses enquêtes de Londres n’avaient plus rien d’impressionnant pour personne. Tout le monde les connaissait de la première à la dernière ligne. Seth ne faisait pas exception à la règle. Sidned non plus. Ca devait être pour cette raison que Seth souriait différemment.
- Jack l’éventreur est un tueur démodé, dit-il.
- Pour un tueur démodé, il ne manque pas de succès. Encore aujourd’hui. Surtout aujourd’hui.
- Je suppose que les étrangers raffolent simplement de ces bonnes vielles histoires à dormir debout. Tu ne comprends pas la subtilité qui lui a été ôtée de par ce fait. Jack l’éventreur n’est plus le tueur sanguinaire qui faisait peur à tous. Jack l’éventreur est devenu un homme comme tout le monde qui passait son temps à découper quelques prostitués pour le plaisir de tuer les années d’une existence trop longue. Son succès n’éveille plus que la curiosité des touristes.
- Tu es dur. En ce qui me concerne, ce genre d’histoire me terrorise autant qu’avant. Tu dois savoir de quoi je veux parler, Seth.
- Oui. Je le sais très bien.
Un nouveau sourire. Un peu plus dans les tons que Sidned connaissait en Seth. Cependant, il ne se laissa pas démonter pour autant. Il n’oublia pas ses objectifs. La raison pour laquelle il l’avait tant cherché à travers tout le château. Et tant pis si Sidned devait mettre certains autres sujets importants de côté, il y en avait un qui ne pouvait plus attendre.
- Il faut que nous partions, clama-t-il d’un seul coup.
- Partir ? S’étonna Seth. Nous venons à peine d’arriver. Tu n’as pas envie de profiter un peu plus longtemps des services du maître de ces lieux ?
- Je ne plaisante pas.
- Pense-tu que j’étais moi-même en train de plaisanter ?
- Je voudrais juste que tu m’écoutes.
Je voudrais que tu me fasses cette faveur. Une fois dans ta vie.
- Je t’écoute sans cesse, Sidned. Tes prévisions. Tes sensations. Tes peurs. Tes jérémiades. Rien ne m’échappe jamais.
- Si rien ne t’échappe, le comportement de Virgil Preston n’a pas dû faire exception.
- Possible.
Voyant qu’il n’arriverait à rien de cette façon, Sidned décida de lui confier ce qui le poussait autant à s’éloigner du danger imminent qu’il ne cessait plus de ressentir. Il fallait qu’il l’exprime à Seth. Qu’il lui fasse comprendre ce qui les attendait s’il s’obstinait à rester. Au moment où il se lança dans le récit de ce qui lui était arrivé ces dernières heures, il vit Seth se resservir du café.
- Virgil n’est pas le seul habitant du château, dit Sidned.
- Parles-tu de ses serviteurs ?
- Pas seulement. Rends-toi compte que leur présence à eux seuls nous avait déjà échappée. Mais ce n’est pas de ça dont je veux te parler. Il y a un autre habitant en ces lieux. A juste titre. Il a à peu près mon âge. Il était étrange. Je n’ai jamais vu quelqu’un comme lui. Je saurais à peine te le décrire tant il est différent de nous. Or, il n’est pas comme Virgil. Il est particulier. Il…
- Nom de Dieu, où veux-tu en venir, Sidned ?!
Ses explications devaient s’étaler sur une durée de temps trop longue. Seth n’aimait pas les longs discours. Il valait mieux que ce soit à la fois court et précis. Comment avait-il pu oublier cela ? Dans son impatience, Sidned crut que Seth allait renverser le café que contenait sa tasse. Comme lui-même l’avait fait précédemment avec son chocolat.
- Il m’a mis en garde, reprit-il en s’épargnant cette fois des détails. Il m’a conseillé de partir le plus rapidement et le plus loin d’ici.
Seth semblait peu touché de l’apprendre.
- Chacun a ses intérêts propres. Les siens étant de nous voir quitter les lieux qui lui appartiennent peut-être en partie. Dis-toi bien que personne n’agit pour le bien d’autrui s’il n’y a pas un gain au final.
- Il avait l’air sérieux.
- Je le suis également. Je ne vois pas pourquoi nous devrions partir alors que nous nous sommes enfin faits accueillir comme il se devait.
- Ca ne devait être que jusqu’à ce matin. Nous devrions déjà être repartis. Tu abuses de l’hospitalité qui t’a été offerte.
Seth se redressa soudainement et Sidned sursauta, ne s’y étant pas attendu. Seth était brusquement bien plus roche de lui. Il vit l’une de ses mains se lever. Il craint de se voir giflé.
- Mets-toi une bonne chose dans le crâne, cracha Seth en posant un doigt contre l’une de ses tempes, mets-toi bien en tête que rien n’est jamais gratuit dans la vie et qu’il faut savoir saisir les opportunités lorsqu’elles se présentent à toi.
Sidned ne répondit pas. Il ne savait pas vraiment que répondre face au comportement devenu rageur de Seth. Un comportement particulier auquel il ne s’adapterait jamais. Seth passait du calme à la tempête. Il faisait tout pour lui inculquer ce que devait être ses valeurs fondamentales. Les valeurs d’un tueur, ne pu s’empêcher de penser Sidned. Et le doigt de Seth était pressé tellement fort contre le côté de son visage qu’il se demandait s’il ne parviendrait pas bientôt à lui transpercer la tête. Seth lui faisait mal. Sa migraine ne s’en propagerait que davantage. Mais la peur l’empêchait de bouger.
- Est-ce clair, Sidned ?
- Tu me fais mal.
- Je t’ai posé une question.
- Je t’ai dit que tu me faisais mal.
La réalité, c’était qu’il n’avait pas envie de répondre à cette question. Car s’il pouvait idolâtrer son frère, Sidned ne possédait pas ses valeurs. Plus que tout, il les rejetait en grande partie. Mais Seth ne lâcha pas prise. Il appuya un peu plus contre sa tempe, laissant une douleur aiguë se propager au niveau de son front. Sidned serait forcé de se ranger du côté de Seth s’il voulait limiter les dégâts. Inutile d’ailleurs d’essayer de lutter. Il n’était pas de taille. Il n’y songeait que trop faiblement pour tenter d’arrêter Seth. Mieux valait se soumettre que de le contrarier.
- Tu as raison, murmura-t-il.
- Tu manques de conviction, Sidned. Je veux t’entendre reconnaître la véracité de ce que je dis avec toute la volonté que tu possèdes.
- Je reconnais que je me suis trompé, Seth. Tu avais raison depuis le début. Je me suis égaré. L’inquiétude m’a poussé à m’égarer.
Seth consentit enfin à le lâcher, et Sidned pu souffler sous l’arrêt de la douleur. Il devait avoir la trace de la pression exercée par Seth contre sa tempe. Une empreinte blanche qui disparaîtrait au fur et à mesure. Néanmoins, ce ne serait pas pour autant le cas de son inquiétude. De ses pressentiments. De sa crainte trop marquée par le temps et qui revenait en force depuis leur entrée dans le château. Sidned frissonnait. Sidned baissa la tête. Seth le remarqua.
- Qui était celui qui a eu la bonté d’âme de te mettre en garde ?
Le ton de Seth était rempli d’amertume, ce qui n’échappa pas à Sidned.
- Je te l’ai dit. Un garçon de plus ou moins mon âge.
- Bien entendu, tu as cru ce qu’il te disait sans prendre la peine de réfléchir.
- Je ne fais que ça, réfléchir. Depuis que nous sommes ici, tout semble indiquer que nous courons un risque. Tu refuses de le reconnaître.
- Tu réfléchis mal, Sidned !
Seth était si catégorique que Sidned s’imaginait mal tenter de défendre ses intérêts. Seth n’était de toute façon pas disposé à l’écouter. Ce ne serait qu’une perte de temps. Un effort dispensé pour rien. De plus, Sidned n’en montrait rien, mais l’idée de devoir se livrer aux explications qui l’avaient conduit à écouter Liam le fatiguait à l’avance. Il ferma de nouveau les yeux pour les rouvrir aussitôt après. Comme s’il avait espéré se réveiller d’un mauvais rêve. Mais la réalité était bien là. La réalité lui prouvait qu’il était bien assis à la même table que Seth, et que Seth ne se déciderait pas de si tôt à prendre la décision de partir. Sidned savait parfaitement ce que cela impliquait. Tu as commis deux meurtres. Tu te sens invisible. Peut-être même prêt à en accomplir un nouveau. Mais tu es devenu aveugle, Seth. Tu ne te rends pas compte de la grandeur du risque que nous courons. Car si tu décides de rester, tu ne t’en sortiras peut-être pas indemne. Et si tu ne t’en sors pas, je courrai moi aussi à ma perte. C’est notre chute à tous les deux que tu déclencheras. Tu devrais être le mieux placé pour savoir que cette alternative ne m’enchante guère. Sidned se résolut à devoir accepter cette fatalité.
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