Partie 2
L’homme soupira. Ils perdaient leur temps tous les deux. Johan ne parlerait pas. Il continuerait à le narguer. Il ferait tout pour lui faire savoir qu’il n’était pas là de sa propre volonté.
Jusqu’à ce qu’il comprenne. Jusqu’à ce qu’il le laisse enfin partir. Comme les autres fois. Johan en avait juste assez.
- Pourquoi as-tu fait cela ? Insista malgré tout le docteur Carvalo en ignorant sa dernière question.
Johan baissa les yeux sur son poignet. Une nouvelle fois. Car c’était la seconde fois qu’on lui posait la question aujourd’hui. Il tenta presque de nier l’évidence.
- Vous ne me croirez pas si je vous dis qu’un couteau de cuisine m’a glissé des mains et m’a tranché le poignet de façon nette ?
- Non.
- Ca a le mérite d’être direct.
- Sais-tu que tenter de mettre fin à ses jours est un acte grave ?
- Oui, je le sais. Mais je sais aussi que je n’avais pas prévu de survivre à ce moment. En principe, je ne devrais pas avoir cette conversation avec vous.
Nouveau soupir du docteur Carvalo.
- Quoiqu’il en soit, tu as un problème, Johan, et c’est mon rôle de t’aider.
- Je n’ai pas de problème. J’ai juste un peu déconné. Juste une fois.
- Mais il suffit d’une fois pour qu’il y en ait d’autres.
- Ce ne sera sans doute pas le cas.
- Sans doute ?
- Vous avez bien compris. Mes félicitations, docteur.
Johan savait son mensonge trop grand. Il se savait être de mauvaise foi. Car il n’avait aucunement nié son geste volontaire. Ce qu’il niait en revanche, c’était qu’il allait mal. Même s’il se doutait pertinemment ne pas être comme tous les adolescents de son âge. Ces adolescents qui ne cherchaient pas à jouer avec leur vie. Tous ces jeunes de son âge qui allaient à l’école, vivaient leur vie au minimum correctement et se faisaient des amis. Mais Johan n’aimait pas l’école. Johan n’avait pas d’amis et par-dessus tout, Johan n’avait pas de vie. Il ne possédait en tout cas pas la vie qu’il souhaitait vivre. Tout l’ennuyait. Plus rien ne l’intéressait depuis bien longtemps maintenant.
- Tu n’es pas raisonnable, lui dit le docteur Carvalo. Ne crois-tu pas qu’il serait plus simple d’admettre que tu as besoin d’aide ? Il s’agit du premier pas vers la guérison. Tu es ici dans ce but.
Johan émit un petit rire discret. Un rire jaune.
- J’ai juste besoin de nouveaux antidépresseurs, dit-il. Rien de plus.
A l’expression que prit son vis-à-vis, il su immédiatement qu’il y aurait du changement. Celui-ci ouvrit un tiroir, prit un épais carnet noir et l’ouvrit sur son bureau. Il le feuilleta. Quelques minutes plus tard, il s’arrêta sur une page et griffonna sur un bout de papier ce qui ressemblait à un nom et un numéro de téléphone avant de lui tendre. Johan y jeta brièvement un coup d’œil.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Le numéro de l’un de mes collègues de travail.
- Et alors ? Vous allez m’annoncer que vous ne voulez plus de moi comme patient ?
Sa joie fut de courte durée.
- Il tient un centre. Un centre d’aide aux personnes qui ont besoin d’aide mais qui ne veulent pas l’admettre. Je te le répète, mais ce que tu as fait est grave, Johan. Je ne peux pas risquer de te laisser sortir de mon bureau sans surveillance.
La réaction de Johan fut immédiate.
- Je n’ai pas l’intention d’intégrer ce centre si c’est que vous essayez de me dire.
- Je ne t’en laisse pas réellement le choix. Tu es mineur, la décision revient donc à ta mère.
Johan commença à paniquer.
- Si c’est à cause de ce que j’ai fait, je peux tout expliquer, dit-il.
- Non, tu ne le peux pas. Je t’ai demandé de m’expliquer ton geste au début de la séance et tu n’as pas été en mesure de le faire.
- Mais maintenant…
- Je pense que le psychologue de ce centre saura te comprendre. Bien mieux que moi. Je t’avoue être dépassé.
- Etes-vous certain de ne pas plutôt être en train de vous débarrasser de moi ?
- Je te donne une chance, Johan. Celle de t’en sortir.
Le jeune homme considéra ces paroles avec une extrême attention. Attendait-on de lui qu’il coopère sans émettre la moindre protestation ? Attendait-on son accord pour le placer entre quatre murs jusqu’à la fin de ses jours ? Car Johan connaissait parfaitement ce type de lieu où on voulait le placer. Il avait entendu parler de ces centres dans lesquels on enfermait les gens dans le but de les soigner. Il connaissait leur réputation.
- Vous osez prétendre me donner une chance ? Cracha-t-il brusquement. Quelle chance ? Celle de m’enfermer dans un hôpital psychiatrique ?! Vous voulez m’enfermer dans un hôpital avec les fous !
- Ce n’est pas ce que j’ai dit.
- Je ne suis pas fou !
- Je le sais.
- Non, vous en doutez. Sinon, vous ne seriez pas en train de me proposer ce centre. Mais je ne suis pas fou !
- Très bien, tu n’es pas fou, Johan. Mais admets que ce que tu as fait n’est pas normal. Ce n’est pas normal de vouloir attenter à sa vie.
- Avez-vous seulement une idée de ce qui est normal ?
- J’y travaille à longueur de journée. Depuis des années.
- Alors dites-moi, qu’est-ce que la normalité d’après vous ? Une vie semblable à toutes les autres ? Se lever, travailler, manger, dormir ? Je n’en veux pas ! Tout comme je ne veux pas de votre foutu centre !
- Calme-toi, Johan.
- Non !
Non il n’avait pas envie de se calmer. Non il ne se tiendrait pas tranquille. Il n’avait pas pour habitude de passer d’un état de calme à celui de colère, mais il ne pouvait pas. Il ne voulait pas. Il ne voulait pas se voir enfermé dans l’un de ces bâtiments lugubres. Il ne voulait pas passer sa vie sous médicaments à attendre qu’on lui dise quoi faire et où aller. A tenter de convaincre chacun qu’il était sain d’esprit. Sain et apte à vivre en société. Que la seule chose dont on pouvait bien l’accuser était d’avoir un infime problème avec lui-même. Etait-on donc fou lorsque l’on voulait juste mourir ?
Ca semblait être la conviction du docteur Carvalo. Médecin imbu et perfide qui semblait prêt à remuer terre et ciel pour l’enfermer. Le coteur Carvalo était juste prêt à le faire enfermer. Johan se le disait brusquement. Faute de ne pouvoir guérir un adolescent en dépression, mieux valait créer un fou. Mieux valait lui chercher un véritable problème. Un problème qui pourrait être traité sans qu’il n’y ait besoin de cacher son échec. Car les maladies mentales ne trouvaient jamais de réelle fin. On ne se remettait jamais d’une démence. Et on voulait faire de lui ce genre de personne. Le docteur Carvalo voulait faire de lui un fou, faute de ne pouvoir retrouver en lui le jeune homme équilibré qu’il avait été autrefois.
- Nous voulons juste t’aider, Johan. Je t’assure.
- Non. Non, vous ne voulez pas m’aider. Vous voulez juste m’enfoncer un peu plus profondément dans mon mal-être.
- Alors tu admets enfin ne pas te sentir en accord avec toi-même ?
- Ce n’est pas ce que j’ai dit. J’ai peut-être quelques petits problèmes, c’est vrai. Mais rien qui ne vaille la peine de me placer dans un hôpital psychiatrique.
- Tu t’égares, Johan. Sincèrement. Tu devrais nous laisser la possibilité de t’aider. Accepter le fait que nous puissions faire quelque chose pour toi.
- Vous ne pouvez rien pour moi. Absolument rien. Car je vais bien. Je ne suis pas malade.
L’homme se mordit la lèvre inférieure. Johan compara ce tic à un mauvais présage. La suite ne s’annonçait pas des plus réjouissantes pour lui. Il le savait. Il le sentait.
- Ecoute-moi, reprit le docteur Carvalo. Je vais maintenant appeler ta mère et nous allons en parler ensemble. Nous allons lui demander ce qu’elle en pense.
Elle sera d’accord. A tous les coups, elle signera n’importe quel papier pourvu que ce soit ce charlatan qui lui en explique les conséquences. Du moment qu’il choisit les bons mots, elle se montrera favorable. Il baissa la tête. Serra les points. De la frustration. De la frustration et de la colère à son état le plus pure. Johan se sentait énervé. C’était sans parler de l’angoisse qui s’insinuait peu à peu en lui au fur et à mesure que les minutes s’égrenaient.
- Vous ne pouvez pas faire ça, tenta-t-il une nouvelle fois. Vous n’en avez pas le droit. Je ne supporterai pas cet endroit. Vous le savez très bien. Mieux que personne.
- C’est justement parce que je le sais mieux que personne que je prends cette décision. Ma profession m’indique qu’il s’agit du meilleur choix à faire te concernant. C’est ce qui peut t’arriver de mieux, mon garçon. Je ne doute pas un instant que ce centre pourra t’éclairer sur ce que tu vis en ce moment. J’en suis persuadé car je sais que tu as besoin de changer d’environnement pour quelque temps. Ne plus voir ta famille. Tes amis. Ce qui fait ta vie actuellement. Tu verras que tu pourras y voir plus clair par rapport aux zones d’ombres qui hantent ta vie au quotidien.
Et quel environnement ! Johan dû se retenir de ne pas crier. De ne pas hurler combien son injustice lui semblait grande. Finalement, il ne se contenta que de quelques mots prononcés avec une tranquillité qui le déconcerta. Une quiétude qui démontrait d’avance à quel point il avait déjà cessé de lutter contre ce qu’il savait être inévitable à présent. L’hôpital psychiatrique. Son enfermement tout proche.
- Vous faites partie d’une secte, n’est-ce pas ? Je suis tombé entre les mains de fanatiques. Je suis le sacrifice dans cette histoire. C’est ça ? C’est bien ça ?
Johan menaçait d’éclater de rire d’un instant à l’autre. Un rire qui prouverait à quel point il était perdu. Condamné. Pris au piège de son propre délire. C’était certain, il allait devenir fou. On l’avait promis à une fin certaine. Décidée selon les règles du diable. Le docteur Carvalo se contenta de le regarder sans réagir. Peut-être le prenait-il déjà pour un malade mental. En tout cas, Johan pouvait lire à travers lui. Il pouvait parfaitement imaginer son cerveau bouillonner de plaisir. Les connexions de son esprit lui procurer l’adrénaline nécessaire à sa satisfaction personnelle. Johan aurait voulu disparaître de son champ de vision. Ne plus être une pauvre victime à ses yeux.
- Il n’y a plus rien que nous puissions ajouter. L’un comme l’autre, dit l’homme.
Après un temps, on fit entrer sa mère. La grande Meredith Robin fit son entrée en scène. Elle s’installa à côté de lui, son fils. Son cher et tendre fils tant aimé. Et dès que le docteur Carvalo ouvrit la bouche, elle but ses paroles. Elle les absorba. Les toléra. Johan se désespéra. Il avait envie de pleurer. Il avait envie de vomir. De rejeter hors de son corps, de son âme, ce désespoir tel un poison qui coulait désormais en lui. Il parvint cependant à se contenir. Il ne voulait en rien donner ce plaisir supplémentaire au docteur. Il voulait faire son maximum pour garder une image honorable de lui-même. La seule qu’il lui restait. Sa fierté propre. Même s’il ne s’en sortirait pas indemne.
- Est-ce que vous comprenez ce que j’essaye de vous dire ?
- Bien entendu. Je ferai ce qu’il faut. Tout ce qu’il faut pour qu’il aille mieux.
Des bribes de phrases. Sa mère signa les papiers de son accord. Demain elle contacterait le collègue du docteur Carvalo. Demain… Demain serait un autre jour. Johan se sentit mal.
- Pourquoi ? Pourquoi, maman ? Parvint-il néanmoins à murmurer. Pourquoi me fais-tu cela ? A moi ? A ton propre fils ?
- Parce qu’il le faut, Johan. Parce que je veux ton bien.
- Ce n’est pas mon bien que tu veux… C’est ma perte.
Johan n’écouta pas la suite de ce qu’on lui dit. Il ne suivit pas les évènements suivants. Il se déconnecta. Il rompit le lien avec le monde présent pour le reste de l’entretien. A quoi bon lutter quand on ne possédait pas les armes nécessaires ? A quoi bon quand on était de toute façon mineur ?
Plus tard, il se souviendrait des remerciements de sa mère envers le docteur Carvalo. Plus tard, il ôterait enfin ce masque d’indifférence pour pouvoir pleurer. Plus tard, Johan garderait à l’esprit qu’il venait d’être trahi. Et dans plusieurs jours, l’enfer lui ouvrirait ses portes. Johan laisserait sa vie s’effondrer pour de bon.
Bientôt, il entrerait dans l’un des plus grands hôpitaux psychiatriques de la région. Le prestigieux centre de Paris.
Mes pieds se sont juste dérobés du monde, tenta de se rassurer Johan. J’ai juste été emporté par le large. Il faut simplement que je songe à respirer. Tôt ou tard, on peut toujours espérer remonter à la surface. Tôt ou tard…Qui sait ?
Il faut juste que je respire.
Il pleura malgré tout. Durant cet instant présent qui ne serait de toute façon bientôt plus qu’un souvenir, Johan versa quelques larmes.
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