Vendredi 16 janvier 2009

Chapitre I.

 

Partie 1

Une heure, six minutes et quarante-trois secondes. Johan attendait depuis exactement plus d’une heure assis sur une chaise bancale qui menaçait de s’écrouler sous son poids. Dans un couloir sordide dénué de couleurs et qui le déprimait davantage encore qu’il ne l’était déjà actuellement. C’était un état d’esprit auquel il aurait pourtant dû être habitué. Un quotidien qui le suivait depuis maintenant des années. Même s’il n’en donnait pas l’impression, Johan était triste. Assez triste en tout cas pour se retrouver à attendre le moment où on l’appellerait pour l’un de ses innombrables rendez-vous. L’un de ceux avec le psychologue qui s’occupait de son cas. Et le jeune homme savait d’avance à quoi s’attendre. Il se doutait pertinemment qu’aujourd’hui serait encore pire que les autres jours.

Johan soupira de défaite avant même l’affrontement, et une voix se fit alors entendre. Faible. Fragile. Aussi fragile que lui-même pouvait l’être.

-         Mon chéri, dit-elle avec incertitude, tu sais que nous n’avons pas d’autre choix que de nous trouver ici. Tu en as conscience ?

-         Je le sais, répondit-il. Je le sais car tu me le dis à chaque fois. Avant chaque séance avec ce psychologue qui ne sert strictement à rien.

-         Ne parle pas ainsi, Johan. Je n’aime pas t’entendre parler de cette façon.

-         Parce que tu préférerais que je t’annonce que je vais mieux ? Ca servirait à quoi de mentir ?

-         Je ne te demande pas de me mentir. En aucun cas. Simplement de faire quelques efforts. Juste d’essayer de penser de façon plus positive. La vie ne s’est pas arrêtée, sais-tu. Tu le sais, n’est-ce pas ? Elle continue.

Johan baissa les yeux. Se détourna un instant de celle qui comptait énormément pour lui. Il ne voulait pas lui faire de mal. Il ne voulait en aucun cas la rendre malheureuse. Pire, la voir à nouveau pleurer. Ce n’était pas normal de la voir se mettre dans cet état pour lui. Johan en avait déjà bien assez de sa propre tristesse pour supporter la sienne par-dessus. Mais il y avait un moment où il fallait être logique. Il y avait un moment où il fallait affronter la réalité de pleine face. Il faut qu’elle l’accepte, pensa-t-il un instant. Il faut qu’elle se fasse à l’idée qu’il n’y a rien à faire.

-         Pourquoi essayes-tu absolument de me faire revenir à la raison quand tu sais que c’est impossible ? Dit-il. Ce qu’il s’est passé ces derniers jours… Ce que j’ai fait… Bon sang, tu t’en es rendu compte toi aussi.

-         Laisse-moi au moins le droit d’espérer, Johan. Laisse-moi croire que je n’ai pas définitivement perdu mon fils, s’il te plait.

-         Arrête, maman ! Je t’en prie, n’en rajoute pas une couche. C’est déjà assez difficile.

Car il faut que tu saches. Il faut que tu te rendes enfin compte que je ne serai plus jamais le même. Cette situation est devenue invivable. Admets-le. Par pitié, accepte d’ouvrir les yeux sur celui que je suis devenu. Mais elle continua. Elle fit une nouvelle tentative.

-         Le docteur pourra certainement t’aider. Si tu fais un effort de ton côté, je suis persuadée que tout peut s’arranger.

-         Non.

Johan se voulait catégorique. Elle insista. Car elle n’était pas du genre à abandonner facilement. Sa mère n’était pas du genre à baisser les bras rapidement. Elle l’avait prouvé tout au long de ces dernières années. Elle l’avait suffisamment prouvé sans se relâcher. Et cela faisait tout son mérite. L’attachement que Meredith Robin lui portait faisait d’elle une femme extraordinaire. Incomparable. Johan jugeait alors que le moindre des respects était de se montrer honnête envers elle.

-         Tu sais que rien ne s’arrangera jamais, maman. Tu sais que je me sens mal. Ce n’est bien entendu pas par rapport à toi. C’est moi. C’est moi qui ne tourne plus du tout rond ces derniers temps.

-         Mais le docteur…

-         Il ne peut rien pour moi. Je ne peux pas revenir en arrière. Il ne pourra pas m’aider.

-         C’est un psychologue, Johan. C’est son rôle. Il sait ce qu’il fait. Tu n’es pas le premier à aller lui rendre visite. Tu n’es pas le seul adolescent déprimé à aller le voir. S’il a pu les aider, il saura également le faire pour toi.

-         Je ne suis pas comme tout le monde, clama-t-il.

-         Il peut te guérir de ta souffrance. Il peut te soigner. Les derniers antidépresseurs qu’il t’a prescris n’ont pas fait d’effets, je le conçois, mais il suffit que tu lui en parles.

-         Je ne suis pas atteint d’une maladie que l’on soigne avec des médicaments. Ce n’est pas quelques pilules qui me feront oublier. Ou plutôt, ce n’est pas ce genre de pilules.

Johan s’était attendu à une certaine résistance de sa mère. Peut-être même à ce qu’elle n’accepte définitivement pas de l’écouter déblatérer le malheur qu’était celui de s’entendre dire qu’il n’irait jamais mieux. En tout cas, Johan n’était pas prêt à accepter l’idée qu’elle puisse s’imaginer un quelconque miracle de sa part par le biais de quelques médicaments. C’était sans parler de la façon dont elle vantait les mérites de ce docteur en qui elle avait placé toutes ses espérances. Johan comparait toute cette fausse comédie à une secte dans laquelle il s’était retrouvé dans le rôle de la pauvre victime. Ca ne pouvait pas continuer sur cette voie.

-         Ce putain de psychologue ne peut rien pour moi ! Finit-il par cracher.

Silence. Elle ne savait plus que dire. Johan s’en sentait à moitié soulagé. Fort heureusement, la salle d’attente était vide. Aussi pourrie pouvait-elle être, elle accueillait généralement davantage de monde. Des personnes aussi mal que lui-même pouvait l’être et qui s’entassaient sur les chaises si peu solides qu’on leur proposait pour prendre place et patienter. Mais aujourd’hui était exceptionnel. Johan avait rendez-vous exceptionnellement. Parce que son cas demandait urgence. Selon sa mère. Selon le psychologue qu’il devrait supporter dans les prochaines minutes à venir.

Il se redressa sur sa chaise. Crut une nouvelle fois qu’il allait tomber. Ou peut-être était-ce sa conscience qui menaçait de s’écrouler. Il se reprit, s’efforçant de relever la tête. Avec horreur, il découvrit les yeux tristes de sa mère qui le fixaient, attendant sans aucun doute qu’il revienne sur ses paroles. Meredith Robin allait pleurer. Meredith Robin, cette femme exceptionnelle, allait perdre de sa suprématie. Comme toujours, Johan ne s’en remettrait pas. Il ne se le pardonnerait pas. Or, la question qu’elle lui posa brusquement l’assaillit en totalité de remords avant même qu’il n’ait eu à cœur d’éviter la catastrophe.

-         Est-ce que c’est de ma faute, mon chéri ? Est-ce que c’est de ma faute si tu vas si mal ? J’ai mal agi avec toi ? Est-ce que je suis une mauvaise mère ?

Loin de le nier, Johan savait qu’elle se posait cette question depuis longtemps. Depuis le début sans jamais oser en parler. Il s’en culpabilisait énormément. Son cœur se compressait contre sa poitrine, il avait mal.

-         Maman, tu n’es pas responsable, articula-t-il avec difficulté.

Sa voix était comme éteinte dans sa gorge. Il étouffait.

-         Dans ce cas, dis-moi. Dis-moi pourquoi tu as fait ça, Johan. J’ai besoin de savoir. C’est insupportable pour moi de ne rien pouvoir faire. De rester spectatrice de ton mal-être.

Johan savait exactement à quoi elle faisait référence. Il jeta juste un coup d’œil à son poignet. Baissa pour la seconde fois les yeux.

-         Tu sais très bien pourquoi.

Il n’avait pas envie de partir dans des explications faramineuses. Il n’avait pas non plus envie de tenter de se répéter auprès de ce fichu psychologue qui ferait bientôt tout pour lui tirer les vers du nez. Il n’avait même pas envie d’essayer. Ce qu’il avait fait était grave. Il irait certainement en enfer pour ça. Personne n’avait le droit de se prendre pour Dieu. Pas même envers lui-même. Pas même quand la souffrance prenait le dessus. Johan attendit alors les reproches. Le désespoir de sa mère. Mais rien ne vint. Pas un mot. Et quand il se tourna vers elle, il comprit seulement qu’elle pleurait. Une larme cherchait son chemin le long de sa joue. Sillonnait son beau visage.

-         Maman…, s’entendit-il aussitôt murmurer.

-         Ce n’est rien. Ce n’est pas grave, mon chéri.

Il avait envie de la consoler. De cette tristesse, il avait envie de tout faire disparaître. Tout, y compris lui-même. Il était sur le point de tendre une main vers elle. Il voulait au moins tenter un geste. Il l’aurait sans doute fait si une porte ne s’était pas ouverte à ce moment précis et si un homme n’était pas apparu devant eux, laissant sortir de son cabinet l’un de ses patients apparemment fatigué de la vie. Comme lui aussi pouvait l’être. Même si je n’ai que dix-sept ans, ajouta-t-il mentalement. Même si ce n’est pas normal de traîner autant de problèmes derrière moi à mon âge. Johan se leva alors, tandis que le docteur envoyait un regard compatissant en direction de sa mère qui tentait tant bien que mal de cacher ses larmes. Il n’y avait pas besoin de mots dans ces moments-là. Pas besoin d’explications.

-         Tu viens, Johan ?

Johan suivit l’homme, comprenant par-là qu’il valait mieux laisser la tristesse là où elle se trouvait. Ne pas trop remuer le couteau dans la plaie. C’était déjà assez douloureux comme ça.

Comme la salle d’attente, le cabinet du docteur n’était pas glorieux. Du papier peint beige sale. Une moquette de la même couleur et à l’aspect douteux. Tout comme le bureau de bois sombre et la chaise totalement inappropriée sur laquelle il s’assit. Au moins, celle-ci est plus solide que les autres, nota-t-il au passage. La seule chose dont Johan ne se plaignait pas, c’était que l’homme refusait que sa mère l’accompagne. Ce n’était pas une thérapie de groupe. Johan devait être seul pour que chaque entretien porte ses fruits. Quelle connerie ! Mais c’était tout ce qu’il y avait à savoir.

Aujourd’hui, il démarra la séance de but en blanc.

-         Je suppose que tu sais pourquoi tu es ici, dit-il en remontant ses lunettes sur son nez pointu. C’est exceptionnel que tu viennes me voir en pleine semaine, Johan.

-         Ouais, je suppose aussi.

Ce n’était pas la réponse la plus intelligente qu’il aurait pu donner et apparemment, elle vexa son destinataire.

-         Tu supposes ?

-         Oui.

-         Venons-en au fait, Johan. Pourquoi penses-tu être ici ?

Johan fit mine de réfléchir. Les raisons de sa venue ici, il les connaissait parfaitement. Etre assis devant cet homme lui déplaisait suffisamment pour qu’il ne sache pas pourquoi il avait droit à un entretien supplémentaire en sa compagnie. Compagnie qu’il n’appréciait guère, il fallait bien se le dire.

Le docteur Carvalo était un vieil homme à qui il ne restait plus que quelques années avant la retraite forcée. Car cet homme, aussi vieux soit-il, aimait sa profession. Non pas parce qu’il était là pour aider quiconque, mais plutôt parce qu’il devait apprécier les atouts que lui procurait la psychologie. Les psychologues au pouvoir. Johan avait déjà vu ce slogan quelque part. Ou peut-être l’avait-il juste imaginé. Quoiqu’il en soit, le docteur Carvalo prenait un plaisir malsain à exercer ses compétences très moyennement. En tout cas, c’était de cette façon que Johan le concevait. Car en cette année 1964, la France était envahie par l’effervescence dans le domaine sociale. Paris était bien entendu la première touchée, étant la capitale.

Johan finit par concevoir que celui qui lui faisait toujours face le regardait dans l’attente d’une réponse. Et Johan ne fit pas de manières.

-         Vous êtes le médecin ici. En tant que tel, je crois que ça va être à vous de me répondre. Pourquoi ai-je fait cela, docteur ?

-         Je ne suis pas exactement médecin, Johan. Je suis avant tout psychologue. C’est à deux que nous allons tenter de répondre à tes interrogations.

Quelle différence ? En ce qui me concerne, je reste sans nul doute le patient idéal. Dans les deux cas.

-         Je n’ai pas envie d’en parler. Je crois que la situation est suffisamment claire pour qu’il n’y ait pas besoin de déblatérer dessus.

-         Justement. Je pense au contraire que la situation n’est pas suffisamment claire. Si tu es ici, c’est parce que tu en as besoin.

-         Non. Si je suis ici, c’est parce que ma mère voulait que je vienne vous voir. Voyez l’avantage, docteur. Plus vous perdrez votre temps avec mon cas, mieux elle vous paiera. Ce sont votre femme et vos enfants sains d’esprit qui risquent d’être contents. Avez-vous des enfants, docteur ?

Par Azalea - Publié dans : Fous à lier - Communauté : Lawful Drug
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