Dimanche 23 novembre 2008

Partie 3

 

Sidned était encore sous le choc de ce que venait de lui apprendre Seth quand celui-ci s’avança un peu plus dans sa direction et le regarda de haut. De ses yeux couleur caramel desquels il était parfois difficile de se détacher. Seth s’apprêtait à le rappeler à son monde à lui. A lui faire entendre qu’il en avait déjà assez de ce cimetière. Ou alors qu’il avait trouvé un meilleur moyen de rendre le tout plus divertissant. Sidned ne le connaissait que trop bien.

-         Tu te souviens, il y a une condition pour que continues à rester plus longtemps avec moi ? Dit-il. Nous en avons parlé il y a quelques heures.

-         Tu ne m’as pas dit de quoi il s’agissait. Néanmoins, je suppose que je suis forcé de m’en souvenir.

-         Le moment est venu de me prouver que tu n’as qu’une parole, Sidned. Nous allons jouer tous les deux. En tout cas, j’ai envie de jouer avec toi.

Ce qu’il pouvait détester quand Seth prenait ce ton. Ce qu’il pouvait craindre le vocabulaire qu’il employait. La manière dont il s’entourait si soudainement de mystère. D’un mystère terrifiant. Sidned avait bien envie de lui demander ce qu’il entendait par jouer. Mais Seth ne lui répondrait pas. Ou alors, il agrémenterait sa peur de l’inconnu par quelque chose d’encore plus effrayant. Car Sidned ne doutait pas que ce serait effrayant.

-         Attends-moi ici, reprit presque aussitôt Seth. Attends-moi bien sagement.

-         Tu vas où ?

Mais Seth ne lui répondit que par l’un de ses fameux sourires sournois. Ceux qui ne promettaient jamais rien de bon. Les minutes passèrent ainsi. Sidned avait suivi Seth des yeux. Jusqu’à ce qu’il disparaisse de son champ de vision. Il se demanda au bout d’un moment s’il reviendrait. Car l’humidité du sol semblait s’imprégner sous les semelles de ses chaussures. Ses doigts se gelaient en se crispant sur la pierre de la tombe. Et Sidned sentait que même les esprits ne se retournaient plus sur sa présence en ce lieu qui était le leur.

Quand finalement Seth revint, il remarqua immédiatement que ce n’était pas les mains vides.

-         Qu’est-ce que c’est que tout ça ?

-         Tu as la mémoire courte.

Non il n’avait pas la mémoire courte. Il s’était juste senti obligé de poser la question. Dieu savait pourtant qu’il n’avait eu aucun mal à identifier le contenu qu’il avait entre les mains. Le contenu que Seth posa à même la tombe pour ensuite s’agenouiller juste en face de lui. S’agenouiller et le forcer une nouvelle fois à relever la tête.

-         Tout ça, je croyais pourtant que ça t’avait perturbé un peu plus tôt. Allez, ne fais pas semblant. Ne te cache sous de faux airs naïfs. Ca te va très mal.

Sidned remit aussitôt son masque d’inquiétude.

-         Je ne suis pas d’accord, Seth. Je n’ai pas l’intention de jouer avec le feu. C’est dangereux. Je ne suis pas comme toi. Pourquoi ?

-         J’en ai envie. Pas toi ?

-         Non.

Son regard ne lâchait plus une seule seconde le contenu de la boîte à gants à présent dispersé sur la tombe de la petite Anna. Sidned était catégorique. Il ne voulait pas de ça. Il ne voulait pas de cette poudre blanche en lui. Il ne voulait pas se perdre dans les limbes de la folie. Le sujet était récurrent aujourd’hui. Par-dessus tout, il ne voulait pas que son esprit chavire. Il ne voulait absolument pas…

-         Je ne veux pas que mon âme soit souillée par cette saloperie, dit-il.

Et Seth le corrigea illico.

-         Ce sont des conneries tout ça. Qui t’a dit que ton âme serait souillée ? Les esprits avec lesquels tu communiques ?

-         Il n’y a pas besoin de passer par les esprits pour le savoir. Il ne t’ait jamais arrivé d’allumer la télévision et de regarder le journal ? On en parle des overdoses. J’en ai déjà entendu parler. Et même si on en crève pas quelques fois bien que rarement, on n’a plus suffisamment les pieds sur terre pour réagir correctement. Je ne veux pas d’un cerveau défaillant. Je ne veux pas prendre ce risque.

-         Sauf que ce sont mes conditions. Je veux qu’on se fasse un trip tous les deux. Dans ce cimetière. Oublie pour une fois d’être sage, Sidned. Tu ne vas pas passer ta vie dans la pureté, c’est bien trop ennuyant. Tu es toi-même bien trop ennuyant. A moins que tu ne préfères que je te laisse tout seul ici. Avec tous ces morts… Ca ne fera pas une trop grande différence.

-         Permets-moi de te rappeler que c’est toi qui m’as forcé à te suivre dans toutes tes conneries.

-         Et permets-moi de te dire que c’est toi qui désires désormais continuer à me suivre. Des conneries, il y en aura d’autres. Il fallait t’y attendre.

Le jeune homme aurait voulu hurler à l’injustice. A son injustice. C’était un sentiment qui le rongeait de l’intérieur. Comme un ver solitaire. Un sentiment qui lui chuchotait à l’oreille qu’il allait de toute façon finir par accepter. Mais c’était tellement difficile à encaisser. C’était tellement difficile de se dire que même si Seth avait dû le forcer à le suivre au point de départ, il lui était actuellement complètement soumis. Il était en tout cas suffisamment à ses pieds pour en oublier certaines de ses valeurs les plus fondamentales. Une de plus ou de moins, quelle grande différence ?

-         Juste un peu, Seth. Si j’accepte, je veux que ça reste dans les limites du raisonnable.

Mais Seth rie. Seth se moqua de lui. Il ne connaissait aucune limite. Il ne les connaissait pas pour ne simplement pas savoir ce qu’était la raison. Il n’en avait jamais eu.

-         Ca on verra, Sidned. On verra…

Il ne se fit pas prier plus longuement. Seth lui tendit une paille. Alors ils allaient procéder de cette manière ? Ils allaient snifer de la coke ? Sidned devinait que Seth se réservait les seringues qu’il avait pu voir pour d’autres moments plus opportuns. Et même s’il trouvait cela vaguement humiliant, il n’allait pas s’en plaindre.

Il le vit répandre la poudre sur un morceau de carton avec beaucoup d’attention. En former plusieurs lignes. C’était un travail minutieux. Il ne doutait pas que tous les camés le soient tout autant. A cause de l’argent qui coulait sous toute cette substance nocive ? Pour ne rien en perdre ? Sidned ne chercha même pas à en connaître la réponse.

-         Deux lignes chacun, lui dit Seth. A toi l’honneur. Il te suffit de placer la paille au niveau de l’une de tes narines et d’aspirer. Le plus profondément possible. C’est le seul moyen d’en apprécier le vrai goût. La vraie valeur.

Sidned tremblait. Alors que Seth avançait un peu plus le morceau de carton vers lui, il tremblait de tout son corps. Il ne cessait plus de se demander comment il en était arrivé là. Comment en était-il parvenu au stade de se droguer parce que Seth le voulait ? C’était du délire. Du délire dans toute sa splendeur. Malgré tout, il aspira. Sans chercher à réfléchir davantage. A quoi bon quand on n’était même plus maître de soi ? Quand quelqu’un d’autre vous contrôlait totalement ? Votre corps. Votre âme. Votre cœur. Toute lutte devenait inutile. Toute résistance se soldait par un échec. Inévitablement.

Sidned aspira la seconde ligne. Il se sentit aussitôt envahi par des sueurs froides. Son cerveau lui semblait brusquement surchargé. Au contraire de son corps qui lui semblait s’envoler. Sidned se sentait à la fois mal et léger. Toutefois, cela ne l’empêcha en rien de regarder Seth imiter les mêmes gestes que lui. Seth qui semblait avoir bien plus d’assurance que lui n’en aurait jamais. Seth qui avait l’habitude de se droguer. Seth qui renifla un bon coup avant de lui prêter toute son attention.

-         Ca va ? Lui demanda-t-il. Comment tu te sens ?

-         J’ai déjà connu mieux, répondit Sidned en toute sincérité.

Il porta une main à son front pour constater que son visage était en sueur. Etait-ce normal de se sentir aussi mal ? N’allait-il pas faire une overdose ? Il avait si peu l’habitude. Il n’avait jamais touché à ce genre de choses auparavant. Et Seth qui l’obligeait à en prendre en quantité considérable. Sidned espérait bien que ce serait la dernière fois.

-         Tu es une petite nature, Sidned. Ce n’est qu’un peu de coke bon marché. Ca ne fait presque pas d’effet. Quelques heures tout au plus. Tout ce que tu as à faire, c’est d’essayer de te détendre. Tout se passera alors comme ça devrait se passer.

-         Et si ça ne me fait pas…

Sidned aurait voulu pouvoir achever sa phrase. Au lieu de ça, il se sentit chavirer. Un peu trop soudainement à son goût. Un peu trop soudainement pour qu’il puisse réaliser qu’il venait de s’étendre sur la tombe d’une enfant morte. Le ciel autour de lui ne formait plus qu’un tourbillon de couleurs. Les nuages tournaient. Tout tournait. L’entièreté du cimetière autour de lui le narguait. Il se sentait juste sombrer. Dans ce délire trop profond, il ne trouva qu’une personne à appeler.

-         Seth…

Seth était là. Au-dessus de lui. Les mains posées de chaque côté de sa tête. Il le regardait avec intensité. Comment Sidned avait-il pu ne pas le remarquer plus tôt ? Néanmoins, la seule chose que son cerveau lui commanda fut d’agripper la chemise de Seth de ses longs doigts fins.

-         Je vais tomber…, parvint-il à murmurer.

Mais Seth était lui aussi dans son délire. Il n’était plus vraiment connecté à tout ce qui l’entourait. Du moins presque.

-         Tu ne risques pas de tomber bien bas, Sidned. Dans la tombe de cette gamine au pire. Juste au-dessus de son cercueil. De son cadavre.

L’idée lui fit peur.

-         Je n’ai pas envie de mourir… Je connais déjà la mort mieux que personne. Ils m’en ont déjà parlé.

-         Qui te parle de mourir ? Il n’y a pas que la mort, Sidned. Il y a aussi la vie. Là, tu vis. Putain, tu es en train de vivre pour la première fois de ton existence.

-         Ca me fait peur.

-         Ca fait toujours peur de vivre. Accroche-toi à moi.

Seth passa volontairement ses bras autour de son cou. Sidned s’accrocha davantage à lui. Au moins, il n’aurait plus l’impression de tomber. De cette manière, il avait quelque chose à quoi se soutenir. Seth avait de toute manière toujours été son soutien inconditionnel.

-         Est-ce que c’est comparable à tout ce que les morts te racontent ? Lui demanda Seth.

-         Pourquoi tu me demandes ça ?

-         Parce que tu n’as jamais les yeux retournés quand tu communiques avec eux. Il faut croire que ça te fait plus d’effet que tu ne veux bien me l’avouer.

-         J’en sais rien… Je n’aime pas ça. Seth…

Il ne s’était pas aperçu qu’il n’y voyait presque plus rien. Que le noir masquait une bonne partie de sa vue. Ca lui aurait paru abominable si seulement il ne se sentait pas planer ailleurs. Si seulement il n’était pas constamment en train de lutter pour ne pas se laisser porter par tout ce qu’il ressentait. Sidned détestait ça. Il détestait perdre le contrôle de lui-même. C’était déjà suffisamment pénible quand les cauchemars prenaient possession de son esprit. Mais pour le coup, il pouvait sentir le corps de Seth contre le sien. Il pouvait sentir son cœur battre. Avec frénésie. Contre son propre coeur. Au même rythme que le sien. Ca suffisait à le calmer. A l’apaiser. Il commençait à se sentir un peu moins mal. Il commençait à ressentir d’autres sensations. Bien plus poignantes. Bien plus agréables. Sidned se laissait doucement glisser dans un bien-être inhabituel.

-         Et toi, qu’est-ce que ça te fait ? Osa-t-il enfin demander.

Seth rie à sa question.

-         Ce que ça me fait ? Dis-toi juste que l’enfer a un goût de paradis.

-         Merde…

-         Je n’aurais pas mieux dit.

Peu de temps après, Sidned se sentit transporté par l’enfer de Seth. Un enfer fait d’extase. De plaisirs interdits. Un enfer où ils pouvaient être maîtres de tous les vices. Sans en subir les conséquences les plus désastreuses.

-         A quoi on doit ressembler, Seth ? Hein, tu crois que l’on donne quel spectacle de nous ?

La réponse fut immédiate.

-         Le spectacle de deux amants sacrifiés sur une tombe.

-         Tu plaisantes, hein ?

-         Non. Tu es le concept même de la tentation, Sidned. Si j’avais toute ma tête, j’aurais voulu savoir quel goût à ton sang. De quelle couleur il est.

-         Il doit être pareil que le tien, Seth. Mais je t’en prie, ne me parle pas de ça. Pas comme ça. Ne me parle pas de sang. Pas toi. Je ne veux pas être ton sacrifice.

-         Qu’est-ce que tu veux alors ?

-         Juste rester à tes côtés.

-         Tu as toujours voulu rester à mes côtés. Sans moi, tu n’es rien. Cependant, dis-toi bien que tu devras tout supporter. La mort de Roxane. Le fait que je sois un meurtrier. Que je serai peut-être un jour disséqué. Est-ce que tu le peux, Sidned ?

Sidned éprouvait du mal à enregistrer les paroles de Seth. Il ne savait combien de temps était passé. Il avait perdu toute notion. Du temps. De l’espace. Il sentait juste Seth contre lui. Il entendait juste Seth lui parler. Il n’y avait plus que Seth qui comptait. Lui et personne d’autre.

-         Roxane peut bien aller se faire voir, s’entendit-il dire. Je n’oublierai jamais sa souffrance. Je dramatiserai ton geste pour deux. Je veux bien être ta conscience, Seth.

-         Ma conscience est lourde à porter. Très lourde.

-         Je m’en moque.

-         Tu es vraiment en plein délire. Finalement, cette coke n’était peut-être pas si mauvaise.

Sidned ricana. D’un rire jaune.

-         Je ne parviens même plus à avoir peur. Je serais prêt à tout, là tout de suite. C’est de la démence. Qu’est-ce que tu as fait de moi ?

-         Je prends juste soin de mon petit frère à ma façon, Sidned. Je te protège.

-         Ne te fous pas de moi. Je ne délire pas encore assez pour te croire. Tu ne m’as toujours pas dit si je pouvais rester à tes côtés.

-         Si tu restes à mes côtés, ce sera jusqu’au bout.

-         Jusqu’au bout…

Pour la première fois, Sidned se sentait bien. Pour la première fois, les paroles de Seth sonnèrent justes à ses oreilles. Elles raisonnèrent en lui agréablement. Comme il le voulait. Pour la première fois, il obtenait ce qu’il voulait. Son billet aux côtés de Seth. A croire qu’il devenait maso. Mais il s’en foutait assez pour ne pas y prêter davantage attention.

-         C’est ce que tu veux ? Insista Seth.

-         Oui…

Après un temps, il serra un peu plus fort Seth contre lui. Il se pressa davantage contre son corps chaud. Il rechercha tout le confort dont il avait besoin. Tant pis si Seth ne l’aimait pas. Tant pis si Seth lui mentait sans cesse. Tant pis s’il n’était que son vulgaire chien de compagnie. Sidned serait s’en contenter. Car il se fichait de souffrir. Il se fichait de savoir ce que serait demain pourvu qu’il ne soit pas seul. Pourvu qu’il ne soit plus jamais seul.

Dans son délire, il réalisa alors seulement le ciel oranger au-dessus de leurs tête. Dans son délire, Sidned réalisa seulement qu’ils n’étaient plus tellement éloignés de ces falaises qui leur avait servi de point de repère tout au long de la route qu’ils avaient parcourue. Il se demanda si c’était encore l’effet de la drogue qui le faisait délirer ou bien si c’était son cœur qui lui hurlait que seule la mort les attendait s’ils s’en approchaient plus. Quoi qu’il en soit, Sidned ferma les yeux et préféra se concentrer sur la présence de Seth. Ils verraient plus tard. Bien plus tard. Ils avaient tout leur temps à présent.

Par Azalea - Publié dans : Nuits éternelles - Communauté : Lawful Drug
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