Partie 3
Ce n’était plus la première fois que Ludovic se retrouvait en un tel endroit. Ce n’était plus la première fois qu’il posait les yeux sur Terry dans une telle ambiance. Cependant, il voulait
assister à chacun de ses récitals. Il aimait à le regarder jouer du violon sans jamais se lasser. Et Dieu savait que le violon n’avait jamais été ce qui attirait le plus son attention. Mais Terry
avait cette magie en lui. Il manipulait l’instrument comme lui-même reconnaissait chacune des étoiles qu’il observait. Terry avait cette grâce naturelle. Cette grâce et ce plaisir de jouer qui le
distinguait de ce qu’avait été leur père à tous les deux. Avec le temps, Ludovic s’était parois demandé si Markus Lorraine ne s’était pas vengé sur Terry pour tout ce que lui-même avait refusé à
ce père qu’il détestait tant. Terry n’avait-il pas souffert pour le simple caprice d’un homme qui ne voulait de l’amour que d’un seul de ses fils ? Mais il avait rapidement préféré oublier
cette idée. Car même si ça avait été le cas, cet homme avait finalement tout perdu. Tout jusqu’à la vie.
Il se leva pour applaudir le talent de Terry. Ses applaudissements se mêlèrent à ceux des autres personnes de la salle, manifestation de l’appréciation générale. Terry était doué. Doué au point d’en être devenu célèbre. Célèbre en parvenant à se défaire de l’image de celui qui était monté sur les planches de la scène bien avant lui. Il avait su prouver qu’il n’avait rien à voir avec lui. Il avait su prouver que ce qu’il faisait n’était autre qu’une partie de son âme qu’il mettait à découvert à chacun de ses morceaux. Et le public appréciait.
Comme à chaque fin de récital, Ludovic rejoignit Terry dans sa loge. Pour le complimenter. Pour le soutenir. Pour lui prouver sa présence. C’était devenu une habitude qu’ils partageaient. Après, ils iraient manger quelque chose ensemble. Dans un bon restaurant. En tête-à-tête. Juste eux deux.
- Tu proposes quoi aujourd’hui ? Demanda Terry tout en se changeant.
- Le restaurant italien juste au coin de la rue.
- On n’a jamais été là.
- Raison de plus.
Terminant à peine de boutonner sa chemise, il passa une veste par-dessus et se saisit de son violon.
- Il n’y aura pas trop de monde ?
- Ne t’inquiète pas pour ça. Je nous ai réservé une table hier. Elle sera bien à l’écart afin que personne ne vienne nous déranger.
- Je te reconnais bien là.
Ils échangèrent un baiser avant de rejoindre la voiture et de se mettre en route. Ce soir encore, ils passeraient un peu de bon temps ensemble. Loin du stress. Loin du bruit. Ils profiteraient juste de la présence de l’autre.
------------
L’endroit était tout simplement luxueux. Une nouvelle fois, Ludovic n’avait pas résigné sur les moyens. Il savait comment lui faire plaisir. Un serveur vint rapidement les accueillir. Très souriant, il les guida rapidement jusqu’à leur table. Terry n’était pas dupe. Il savait que son grand sourire n’avait d’autre raison que le grand violoniste qu’il était devenu. Or, ce lieu devait être habitué à côtoyer du grand monde. Il n’en doutait pas une seule seconde.
- Tu as très bien joué ce soir. Tu me semblais encore plus inspiré que les autres fois, commenta Ludovic une fois qu’ils furent installés et qu’ils eurent passés leur commande.
- C’est ce que tu as pensé en m’écoutant ?
- Absolument.
- Il faut croire alors qu’on ne cesse jamais de progresser.
- En tout cas, tout le monde était en admiration pour ce que tu faisais.
- Je suis certain que tu exagères.
- Non, je le pense.
Les compliments troublaient énormément Terry. Il en avait été ainsi dès le moment où il s’était fait une bonne image dans le milieu de la musique. Pour preuve, il ne lisait jamais les critiques qui passaient dans le journal. Il ne voulait pas savoir ce que les autres pensaient de ce qu’il faisait. Il jouait du violon parce qu’il aimait ça. Parce que selon lui, il n’aurait pu s’imaginer faire autre chose. Et Ludovic le savait. Mais Ludovic était également sincère avec lui. Il lui disait toujours s’il avait aimé ou pas. Il lui faisait part de son point de vue. En toute circonstance.
- Je t’en remercie. Mais pour moi, le principal est que tu sois là, finit-il par conclure.
Comme pour chasser le sujet de la conversation, il repensa au courrier qu’ils avaient reçu ce matin. A leur domicile. Une enveloppe pourpre. Une enveloppe qui l’avait intrigué et dont il n’avait pu se retenir bien longtemps d’ouvrir. Ludovic n’était pas là à ce moment, travaillant chaque jour de la semaine en laboratoire, et il avait exprimé sa joie tout seul. Il était désormais grand temps de la partager.
- J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer, dit-il.
- Ah oui ?
- Oui. Evan et Nathan nous invitent à leur mariage.
L’expression de Ludovic se transforma du tout au tout. Avec les années, Evan et lui n’avaient cessé de se voir en bons amis. Ils s’appréciaient toujours autant qu’à Sainte Bénédicte et ça faisait plaisir à voir. Ca faisait plaisir de constater que certaines amitiés résistaient au poids des années. Comme pour Nash et lui.
- Il m’en avait déjà parlé, dit Ludovic. En tout cas, il m’avait déjà confié qu’il avait dans l’idée de se marier avec Nathan. C’était quelque chose qu’il désirait vraiment. Mais pour le coup, j’avoue que je ne m’attendais pas du tout à ça.
- Parfois, j’ai l’impression qu’il fallait juste attendre. Prendre le temps de savourer les années qui passent. Je crois que Sainte Bénédicte avait finalement un côté magique.
- Un côté magique ?
- Oui. Il y a des fois où je ne parviens pas à réaliser la chance qu’elle a été pour chacun de nous. Est-ce que tu te rends bien compte que nous avons fait la connaissance de personnes formidables ? Des personnes avec lesquelles nous restons en contact encore aujourd’hui.
- Je dois bien le dire. Quelque part, c’est comme si nous étions tous intimement liés par les souvenirs d’une école qui nous a vu mener nos propres combats.
On leur servit leurs plats et ils commencèrent à manger, se nourrissant des souvenirs de cette époque. Se rappelant des exploits et des coups durs de chacun. Il était parfois appréciable de revenir sur les bons moments de sa jeunesse. Sur les premières amitiés. Les premières confidences. Les premières fois. Terry aimait ça.
- Il faudrait peut-être bientôt aller rendre visite à Elea, suggéra-t-il en finissant son assiette.
- Tu y tiens vraiment ?
- Evidemment. Pourquoi ? Il y a un problème ?
- Aucun. Mais je ne sais pas pourquoi, j’ai la vague impression qu’elle devient très secrète depuis quelques temps. Ne me dis pas que tu n’as rien remarqué.
- Ca dépend sur quel point de vue on se base. Si tu veux parler de son manque d’intérêt passager à notre égard, tu devrais comprendre pour quelle raison. Ou du moins, je croyais que tu avais compris.
Ludovic le fixa sans vraiment comprendre. Parfois, Terry interprétait bien plus rapidement que lui les évènements du quotidien. Il le vit d’ailleurs sourire.
- J’hallucine, Ludovic. Alors tu n’as vraiment pas compris ?
- Qu’est-ce que je devrais comprendre ?
- Qu’Elea pense à quelqu’un d’autre qu’à nous.
- Tu veux dire qu’elle a rencontré quelqu’un ?
Terry acquiesça tout en se retenant de rire. Ludovic réalisait seulement cette éventualité. Comment n’avait-il pu simplement rien voir ? C’était évident. Où avait-il donc l’esprit ? Il prit un air contrarié.
- Je ne comprends pas comment j’ai pu ne rien voir. Comment tu as su ?
- Disons que les yeux ne mentent pas. Elle a l’air d’être particulièrement heureuse ces derniers temps.
- Je dois bien l’admettre. J’espère au moins que c’est un homme bien.
- Tu t’inquiètes ?
- Je ne voudrais pas que quelqu’un lui fasse du mal.
- Et si tu lui faisais confiance ? Elle est assez grande pour savoir ce qu’elle fait.
Ludovic était forcé de lui donner raison. Sa mère avait toujours été une femme de raison. Pourtant, malgré cela, était-on réellement rationnel en amour ? Il craignait pour elle. Il l’avait trop longtemps connue sans personne, et l’imaginer à présent en compagnie d’un autre homme lui donnait une impression étrange. Mais il devrait bien s’y faire si cet homme était quelqu’un de convenable. Quelqu’un qui l’aimait et la chérissait comme elle le méritait. Car au fond, c’était tout ce que Ludovic lui souhaitait.
Alors qu’ils entamaient le dessert, Terry prit une mine ennuyée. Il avait une demande à lui faire sans vraiment savoir comment s’y prendre. Ludovic le voyait bien, mais il préférait le laisser s’aventurer à son rythme sur un terrain sans doute plus délicat que tout le reste. Que tout ce dont ils avaient abordé jusqu’à maintenant.
- Il y a quelque chose d’important dont j’aimerais te faire part, lui confia-t-il au bout de quelques minutes. Quelque chose qui me tient à cœur depuis un moment.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Eh bien, je ne sais pas si tu te souviens, mais nous avions un jour eu une discussion quand j’étais allé chez toi pendant deux mois entiers. Devant le cimetière.
- Je m’en souviens très bien. Je n’ai rien oublié de ce que nous nous étions dits ce jour-là. Comme de tous les autres jours.
Ludovic croisa ses doigts juste devant lui. Non, il n’avait pas oublié ce qu’ils s’étaient dits. Il n’avait pas non plus changé d’avis quant à ce que lui avait demandé Terry cette fois-là. Et il le suivrait aujourd’hui si tel était son choix.
- Tu te sens prêt, c’est bien ça ?
- Je crois, oui.
- Alors nous nous y rendrons. Demain.
Terry approuva. De toute façon, loin de lui l’idée d’y aller en fin de soirée. Il préférait attendre qu’il fasse bien clair. Il aurait au moins le temps de s’y préparer mentalement. En attendant ce moment, il profita du reste de la soirée pour voguer sur des instants plus joyeux en compagnie de celui qui partageait sa vie.
------------
Le jour. La matinée n’était pas très avancée, mais déjà le soleil tapait sans retenu. Ce serait une journée agréable. Quoiqu’on en dise. Ils marchèrent entre les allées, le pas quelque peu hésitant. Quelque peu lent. L’un et l’autre avaient besoin de le faire. Ils le savaient, et c’était l’unique raison qui les poussait à continuer à avancer. Ils n’avaient pas le droit de revenir en arrière. Ils avaient attendus dix ans avant de pouvoir trouver le courage de faire définitivement leur deuil de toute cette histoire. Même s’ils étaient passés à autre chose depuis bien longtemps. Ils ne voulaient pas avoir de regrets. Ils ne voulaient pas vivre dans le sentiment d’avoir oublié de faire ce geste. Au moins une fois dans leur vie.
Ils marchèrent ainsi quelques minutes. Quelques minutes durant lesquelles ils appréhendaient l’instant. Quand finalement ils s’arrêtèrent devant ce qu’ils avaient tant redouté, ce fut pour se rendre compte que la pierre était déjà bien rongée par l’âge. Que des mauvaises herbes la recouvraient en partie. C’était triste. Triste de constater que la tombe d’un homme qui avait fait tant de mal à ses proches avait été délaissée. Etait-ce sa punition ? Etre oublié ? Ludovic prit la main de Terry dans la sienne.
- C’est vraiment ce que tu veux ?
- Oui. J’ai besoin de lui dire. Comme s’il était en face de moi.
- Quoi ?
- Je veux lui dire qu’il a perdu. Qu’il n’est pas parvenu à faire de nos vies un malheur. Que nous sommes toujours debout. Que nous nous tenons devant sa tombe avec fierté. Parce qu’il n’est plus rien.
Il se tourna cette fois pour de bon vers la tombe en question, ancrant son regard sur la petite photo restée voyante malgré la verdure qui en recouvrait la plus grande partie.
- Est-ce que tu te rends compte de ça ? Dit-il. Est-ce que tu réalises que tu n’es plus rien pour personne ? Même ton fantôme n’existe plus. Tu ne parviendras plus jamais à nous faire de mal.
- Terry…, tenta Ludovic.
- Tu crois qu’il nous entend ?
- Je l’ignore. Peut-être. Peut-être qu’il nous écoute.
Le jeune homme se tourna vers lui. Ludovic se serait attendu à le voir pleurer, et pourtant, il n’en était rien. Terry était devenu résistant. Bien plus résistant encore qu’auparavant. Assez en tout cas pour tenir tête à son père. Même défunt.
- Alors dis-le, Ludovic. Dis-le que nous nous sommes reconstruits tous les deux. Que nous sommes heureux.
Ludovic serra davantage sa main dans la sienne. Il ne le disait pas, mais il avait rêvé pendant des années de cracher au visage de son père combien il l’avait détesté. Le fait que Terry l’ait enfin fait pour eux deux le soulageait énormément. Sans qu’il ne puisse vraiment l’avouer. Alors, il se contenta d’adresser à son compagnon les mots qui lui revenaient de droit.
- Nous sommes tous les deux plus forts, mon ange… Plus forts que lui.
- Et on le restera jusqu’au bout.
- Jusqu’au bout.
Prouvant ses dires, Ludovic se prit le culot de l’embrasser au beau milieu du cimetière. Ils se moquaient bien de ces quelques personnes qui les regardaient. Ils se moquaient bien de se trouver dans un lieu des plus inappropriés, devant une tombe. Car ce dont ils se moquaient le plus n’était autre que de leur père dont l’esprit les espionnait peut-être. Intimement, ils l’espéraient presque.
- Je crois que nous ne pouvons être plus clair, murmura Ludovic.
- Je voulais au moins qu’il le sache. J’espère qu’il le sait maintenant. D’où il est.
- J’en suis certain.
Mais déjà Ludovic en avait assez de se trouver ici. Il ne voyait déjà plus l’intérêt de se souvenir d’un homme qui n’en valait plus la peine depuis longtemps. Il savait néanmoins que Terry en avait eu besoin. Il avait eu besoin de vider son sac sur cette tombe. Bien plus que lui.
- Allons-y, murmura-t-il en libérant ses lèvres. Nous n’avons dorénavant plus besoin de perdre notre temps ici. Nous n’avons plus besoin de savoir qu’il a un jour existé. Moi, je veux l’effacer de ma mémoire pour de bon. C’est tout ce qu’il mérite. Et toi ?
- C’est ce que je veux aussi.
- Alors viens.
En accord, ils firent demi-tour pour quitter ce cimetière dans lequel ils venaient d’exprimer pour la dernière fois tout leur ressenti. Ils se savaient libérés des dernières entraves qui les retenaient jusqu’à présent. Ils ne reviendraient plus en ce lieu. Plus jamais.
Leurs pas raisonnèrent à travers cette journée d’été. Leurs mains ne se lâchèrent jamais. Leurs doigts s’emmêlèrent. Ils se moquaient désormais de leurs malheurs passés. Ils étaient ensemble et ils se moquaient de tout. Car Frères de sang ou de cœur, ils avaient décidé de passer le reste de leur vie à deux. En se suffisant l’un à l’autre. Ils étaient suffisamment liés pour affronter tous les nouveaux obstacles qui se dresseraient devant eux.
Ils marchèrent ainsi ensemble. Main dans la main. Sans plus se soucier de rien.
Ils marchèrent ensemble vers l’avenir.
Et ils disparurent dans la fraîcheur d’un beau matin.
| Mai 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||
Un grand merci pour ce commentaire qui m'a fait aussi plaisir que les autres. Si pas plus.
Le fait que tu aies suivi mon histoire jusqu'au bout et que tu la trouve bien me fait très plaisir. Je suis moi-même un peu nostalgique qu'elle s'achève^^'
En tout cas, merci de me soutenir. Je ne peux qu'espérer que mes autres histoires te plairont autant que celle-ci. Bisous.