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Résumés

Vie d’esclave : Le grand pharaon Haroeris demande à Maya, sa fidèle conseillère, de lui présenter un esclave pour faire passer le temps. Un banquet est alors organisé en son honneur où plusieurs jeunes hommes et femmes y seront présentés. Parmi ceux-ci, Haroeris devra faire son choix. Cependant, un jeune esclave attire particulièrement son attention.

 

Frères de cœur [en correction] : Dans un institut spécialisé, Terry et Ludovic vont tout deux tenter l’expérience de faire face à leur passé. Mais le destin réserve parfois bien des surprises.

 

Jeux dangereux : June est un homme hautain qui n’a jamais connu la défaite au poker. Mais lorsque son chemin croise celui d’un adolescent fragile qui sait y faire avec les cartes, sa vie prend brusquement un tournant inattendue.

 

Cabaret Améthyste [Co-écriture] : Cabaret Améthyste, charmant nom pour un lieu où huit jeunes hommes font tourner les têtes chaque soir grâce à leur physique de rêve. Mais à l’envers du décor, le paradis ne semble pas tout à fait parfait. Lorsque chacun tente de mener sa vie privée à sa façon, tout devient brusquement bien plus compliqué. Bienvenue en enfer ! Il y a des moments où il vaut mieux rester bien au chaud dans son lit.

Histoire en co-écriture avec Sheina.

 

Pour le sourire d'un ange [Co-écriture] : En rentrant chez lui, Alexis découvre un jeune homme évanoui dans la neige. Ne pouvant l’abandonner là, il l’emmène chez lui pour le soigner. Pourtant, il ignore tout de cet inconnu qu’il désire tant aider. Histoire en co-écriture avec Sheina. 

 

Mercenaire [Co-écriture] : La rencontre entre un mercenaire et un jeune homme devenu roi beaucoup trop jeune.

Histoire en co-écriture avec Sheina.  

 

La musique pour la vie [Co-écriture] : Décidé à recommencer sa vie à zéro de la façon dont il l’entend, Sacha quitte le foyer familial avec pour seuls bagages, un sac à dos et sa guitare. Artiste épris de liberté, il ne s’attendait certainement pas à ce que sa vie change autant en rencontrant Jack, le chanteur d’un groupe de rock. Histoire en co-écriture avec Kana.

Nuits éternelles: En plein cœur de l’Angleterre, deux frères aux personnalités totalement opposées cherchent à fuir leurs origines. Lorsqu’ils trouvent refuge dans un château de l’époque, ils sont loin de se douter qu’ils devront affronter un repère de vampires. Bien mieux que tout ceux dont ils aient déjà pu entendre parler. Bien plus différent de tout ce dont on parle dans les légendes. Et si les vampires étaient bien plus semblables qu’ils ne l’imaginaient ?

Fous à lier: Johan est suicidaire. Xanders est schizophrène. Tous les deux savent que vivre peut être difficile. Lorsque ces deux adolescents se rencontrent, c'est le clash. Comprendre les intérêts de l'autre s'avère compliqué. Surtout quand on se retrouve enfermé dans un hôpital psychiatrique pour un temps indéterminé.

Mardi 24 mars 2009

Bonsoir à tout ceux qui viennent sur mon blog,

 

Comme vous avez pu le remarquer, je ne poste rien pour le moment. Néanmoins, ce n'est pas pour autant que j'ai laissé tomber mon blog. Loin de là. Simplement, j'enrage contre les publicités qui viennent s'incruster sur mes pages. Ca peut paraître anodin, mais j'estime que mon blog n'est pas un site de rencontres et qu'elles n'ont donc rien à faire là.

 

Je m'excuse auprès des personnes qui attendent la suite de mes histoires. Il est cependant toujours possible de me contacter par email jusqu'à ce que je trouve une solution^^'

Par Azalea
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Mardi 10 février 2009

Partie 3

Elle perdit instantanément le goût de la plaisanterie. Ca faisait un an qu’elle avait son permis. Un an qu’elle partait à droite et à gauche sans l’emmener avec elle. Hadrien s’était souvent demandé si elle ne voyait pas un ou plusieurs garçons. De temps en temps. Pour connaître une vraie jeunesse comme toutes les jeunes femmes de son âge. Aude revenait à chaque fois plus resplendissante de ses virées. Le teint frais. Les joues empourprées. Et Hadrien en était parfois jaloux. Jaloux parce que lui-même était coincé derrière son bar sans jamais voir quelqu’un d’intéressant.

-         Tu en parles comme si tu avais mon âge. Tu vois, c’est justement pour cette raison que je ne veux pas te laisser partir à l’aventure.

-         J’aimerais parfois encore avoir vingt ans.

-         Arrête de délirer. Tu es déjà passé par là. Tu as déjà eu vingt ans une fois. Laisse la place à la nouvelle génération. C’est à notre tour.

-         Vante-toi en autant que tu le peux. Ca ne durera pas. Toi aussi tu auras un jour mon âge, et tu auras peut-être l’allure d’une paysanne. Toi aussi. Et bien entendu, d’autres envies de voyager.

-         Je n’aurai jamais l’allure d’une paysanne. Même à la veille de ma mort dans une soixantaine d’années. Tu le sais.

Hadrien soupira, déçu de ne pas être parvenu à prendre le dessus. Aude en profita pour relancer la conversation sur ce qu’elle n’acceptait pas de lui.  

-         Et puis, dit-elle, tu as beau vouloir partir, mais dis-moi, as-tu au moins songé à ce que je ferais si on vient m’agresser dans l’auberge en ton absence ? Il vient d’y avoir un meurtre, pourquoi pas du harcèlement ou autre chose ?

-         Personne n’oserait faire une chose pareille.

Aude était une vraie teigne. Une rebelle que l’on n’osait pas menacer. Elle en avait dans les tripes quand il s’agissait de se défendre. Aude possédait autant de talent pour le culpabiliser. C’était ce qu’il lui reprochait. Désormais, il cherchait à se détacher des liens qu’elle avait tissés autour de lui. Avec tact. Avec la plus grande douceur du monde. Il voulait qu’elle comprenne que sa présence ne lui était plus d’une grande utilité. Qu’il avait d’autres objectifs. D’autres personnes qui occupaient son esprit. Une personne toute particulière.

Hadrien aurait bien voulu lui dire ce qu’il ressentait à l’instant. La peine qu’il éprouvait à la voir mettre en place tous les moyens pour ne pas qu’il parte. Il aurait aimé qu’elle le soutienne dans ses actes. Il aurait voulu qu’elle lui dise de foncer. Sans se retourner. Mais Aude ne lui dirait rien de cela. Elle l’aimait trop pour le dire. A la place, elle glissa sa main dans la sienne. Une main froide. Gelée par la pluie qui continuait à leur tomber dessus. Ce n’était rien. Un geste comme un autre. Une attention fréquente. Et pourtant, ces doigts qui s’agitaient au creux de sa propre main lui procuraient une sérénité incroyable.

-         Tu as sûrement raison, mais je voudrais que tu restes à jamais auprès de moi, avoua-t-elle.

-         On ne peut pas tout avoir.

-         On peut s’en donner les moyens.

-         Pas tous.

-         Si, tous. Quand on y met de la bonne volonté, on peut tout obtenir. Je peux tout obtenir. De toi. De qui je veux.

-         Ca ferait de toi une personne capricieuse.

-         Je m’en moque.

Hadrien n’en fut qu’à moitié surpris. Il ne savait s’il devait être honnête avec elle. Il n’hésita néanmoins pas à être direct en serrant ses doigts en retour. D’une étreinte fragile. Aude menaçait de se mettre à pleurer à tout moment. Mais elle ne le ferait pas devant lui. Elle était bien assez fière pour se retenir jusqu’au bout. Jusqu’à ce qu’il l’ait quitté en la laissant seule. C’était ce qui allait se passer. Inévitablement. Hadrien allait bien finir par se lever et s’éloigner. Du moins quand il s’en sentirait prêt. Là, il attendait sans trop savoir pourquoi. Ne disait-on pas que les au revoirs devenaient plus pénibles si on tardait à se décider ?

La matinée touchait doucement à sa fin. La pluie se faisait moins forte. Juste une averse de passage, pensa Hadrien. Comme pour cette discussion. Juste un mauvais moment à passer. Un court moment avant que je m’en aille pour de vrai. Aude gardait obstinément sa main dans la sienne alors que lui-même regardait les experts ranger leur matériel. Ils allaient partir eux aussi. Quitter l’auberge et sans doute retourner d’où ils venaient. Assister à l’autopsie d’un homme qui était encore vivant il y avait peu, dont la vigueur d’esprit était restreinte par l’alcool. Ils allaient sans doute voir de près à quoi ressemblaient les boyaux d’un homme noyés par une existence qui le dépassait depuis des années. Hadrien avait un jour eu l’occasion de tomber sur un vieux bouquin des années septante qui décrivait avec une fougue et une précision hors du commun comment se déroulaient les opérations de ce type. Comment la victime était découpée en Y. Comment on extrayait parfois ses organes un à un. Son foie. Ses intestins. Sa vessie. Ses poumons. Même son cœur. Tout ça pour le bien de la science et de la justice. Pour trouver le maximum de renseignements sur ce qui les mènerait au coupable. Hadrien avait mal en imaginant ce client qu’il avait tant connu sur la même table. Dédié aux mêmes pratiques. La science était devenue quelque chose de barbare. Et plus on avancerait vers l’avenir, plus elle progresserait, et plus elle franchirait la barrière des plus grands tabous. Des lois de l’humanité.

Jamais Hadrien ne l’aurait avoué à quiconque, mais y songer lui faisait perdre son sang froid. Des gouttes de sueur perlaient sur son front, lui donnaient l’impression de couler le long de son visage jusqu’à atteindre le creux de son cou. Il était heureux que la pluie ne puisse pas permettre à Aude de les discerner. Sinon, il aurait eu tout le mal du monde à en trouver une explication plausible.

-         Tu ne vas sûrement pas pouvoir continuer à vivre dans l’auberge dans l’immédiat, dit-il pour tenter de détendre l’atmosphère.

-         J’irai à l’hôtel. Ce n’est pas un problème. Comment penses-tu que je me débrouillais avant de te connaître ?

Il s’en souvenait comme si ça s’était déroulé hier. Hadrien se souvenait très bien du jour où il avait rencontré Aude. Elle venait tout juste de fuguer de chez elle. Avec l’assurance que ses parents n’essaieraient pas de la retrouver. Ils étaient du village voisin. Aude était venue d’un lieu qui l’avait forcée à parcourir des kilomètres en stop ou à pieds toute seule. Sans la moindre aide. Sans la moindre envie de revenir en arrière. Car tout valait mieux que de retrouver des parents qui ne se souciaient pas de ce qu’il adviendrait d’elle. Aude était arrivée au village fatiguée et elle avait réuni le peu d’argent qu’il lui restait pour s’offrir l’hôtel. Ce n’était pas luxueux, mais c’était mieux que rien. Et c’était tout ce que le village avait en réserve. C’était deux jours plus tard qu’il l’avait rencontré. Tout bonnement par hasard. Dans la rue. Ils avaient discuté, et Hadrien avait trouvé Aude pleine de ressources. Intéressante pour de multiples raisons. Que ce soit pour ses choix ou ses opinions, elle était une jeune femme extraordinairement intelligente et cultivée.

-         Ca prouve que tu sauras parfaitement te débrouiller sans moi.

-         Ce n’est pas non plus ce que je voulais dire. Je peux me débrouiller pour vivre quelques jours seule. Pour me trouver un hôtel. Pour faire des courses. Mais je reste jeune. Et je suis une femme, Hadrien. Je suis une jeune femme de qui on pourrait profiter sans aucune gêne !

Hadrien grimaça en se rendant compte qu’elle venait d’élever la voix. Elle venait même de lâcher sa main. Lorsque Aude prenait cette attitude, c’était qu’elle perdait patience. Hadrien connaissait précisément cette manière de se comporter. Aude finirait par se mettre en colère. Ils se disputeraient. Hadrien n’aimait pas leurs disputes. Mais qui aimait les disputes si on mettait à part les gens à histoires ?

-         Arrêtons-nous là, dit-il. Je vais de toute façon bientôt partir.

-         Maintenant ?

-         Oui. Je crois que c’est mieux pour nous deux. Je veux garder une bonne image de toi. Tu ne veux pas que ce soit le cas ?

Elle sembla prise au piège d’un problème de conscience délicat.

-         Je ne sais pas. Je ne sais plus du tout. Pourquoi tu ne m’emmènes pas avec toi si tu tiens vraiment à voyager aussi soudainement ? Je pourrais t’accompagner en voiture.

Parce que j’ai décidé que je n’embarquerais personne dans ma folie.

-         Est-ce que ça vaudrait le coup ? Tu voyages déjà assez sans moi. Je ne te l’ai jamais reproché pour ma part.

-         Menteur.

-         Menteur ? S’étonna Hadrien.

Aude acquiesça.

-         Tu me l’as reproché il n’y a pas plus de dix minutes. Pourquoi ça devrait toujours être les mêmes qui profitent de l’aventure ? Qu’est-ce qui se passe ? Tu as des trous de mémoire ? Je te propose de voyager avec moi. Ce n’était pas ce dont que tu rêvais ?

Hadrien eut la sensation qu’une main de fer venait de s’abattre sur son crâne. Voyager avec Aude. Il lui avait reproché de sans cesse partir sans lui au loin, c’était vrai. Mais ce n’était pas pour qu’elle lui propose de l’accompagner. Il n’y avait même pas songé. Ca avait juste été une légère crise de jalousie. C’était déjà passé. C’était déjà oublié.

Hadrien se leva du banc. Comme pour avertir de ce qui allait suivre avant même de l’annoncer.

-         Ca tourne au ridicule, dit Hadrien en la fixant. Je ne veux pas voyager accompagné, ajouta-t-il en prenant un air dur. Le plus dur qu’il puisse se donner.

Par réflexe, Aude se leva à son tour. Se dressa devant lui. Elle était plus petite de taille, mais ça ne l’empêchait pas de lui tenir tête. Elle avait tout mis en œuvre pour le retenir. Elle avait dressé la liste des inconvénients. Elle avait joué la carte de la franchise. Elle avait même tenté de le faire plier par ses airs de petite fille. Que pouvait-elle faire d’autre à présent si ce n’était se montrer rageuse ? En colère. Aude était plus à même de s’énerver qu’elle avait bien voulu lui faire croire.

-         Alors c’est ça ? S’exclama-t-elle. Tu vas partir et effacer tout ce qu’il y a entre nous ? Sans te retourner ? Sans même penser que je m’oppose à tout ça ?

-         C’est ce que je vais faire, en effet, répondit Hadrien avec sincérité.

-         Eh bien va-y, va-t-en et brise toutes ces années de bonheur et d’amitié ! Va-y, Hadrien ! Si c’est vraiment ce que tu veux.

-         Est-ce que tu estimes vraiment que ces dernières années étaient réjouissantes, Aude ?

-         Oui. Elles l’étaient.

-         Non. Elles ne l’étaient pas. Et tu le sais aussi bien que je le sais. Ces derniers mois, lorsque j’étais seul à tenir le bar le soir, tu n’imagines pas à quel point je pouvais m’ennuyer. Sauf ce soir-là. Je me morfondais. Excepté quand il a conversé sur des inepties. J’attendais une opportunité qui me pousserait à prendre une décision.

-         Et quelle opportunité, Hadrien !

-         J’ai pesé le pour et le contre.

-         Ravie de constater que tu te montres réfléchi.

Pouvait-on vraiment dire de lui qu’il avait été réfléchi ? Quand Hadrien revoyait tout ce qui l’avait amené à vouloir partir, il ne savait pas si on pouvait parler d’une décision portée sur une profonde réflexion. Ce n’était pas son trip de réfléchir. Ca ne le serait jamais. Hadrien se savait naïf. Aude le savait aussi.

-         Je voulais simplement me montrer honnête avec toi. Ne pas partir comme un lâche.

-         C’est ce que tu aurais fait si j’avais eu moins d’importance ?

-         Je crois bien. Mais tu sais, Aude, je n’en peux vraiment plus de ce quotidien. On ne peut pas dire que j’ai réellement vécu jusqu’à présent. Pas comme toi tu le fais actuellement. Je suis comme enchaîné en un même lieu.

-         Tu es injuste. Tu exagères des faits qui ne sont en rien dramatiques ou tristes.

-         Ne me force pas à rester. C’est tout ce que je te demande.

Pressé d’en finir de toute cette prise de tête, Hadrien lui adressa un regard qui voulait en dire long. Un regard qui lui indiquait que ses tentatives étaient vaines. Et Aude soupira de nouveau. Elle laissa retomber ses bras autour d’elle telle une poupée de chiffon. Elle ne possédait plus d’arguments.

On touche enfin à la fin, pensa Hadrien. Ca aurait duré jusqu’à ce qu’on se fasse du mal. Il valait mieux être raisonnables.

-         Si tu penses réellement ce que tu dis, va-t-en, dit-elle à la fois désespérée et vexée.

-         Aude…

-         Je suis sérieuse. Va-t-en avant que je ne fasse quoique ce soit que je regretterai plus tard. Tu sais que je peux rapidement perdre le contrôle de moi-même.

Oh oui, il le savait. Il savait que Aude pouvait se montrer violente en certaines circonstances. Il était autant conscient qu’on n’était prêt à tout pour retenir un être cher.

-         Mon but n’était pas de te faire du mal. Pourquoi réagis-tu aussi violemment ?

-         Pourquoi devrais-je réagir avec tact ?

-         Parce que je pensais que tu pouvais comprendre.

-         Il y a un pas entre comprendre et accepter. Et tu m’en demandes trop, Hadrien. Je suis égoïste. Je suis une jeune femme qui possède ce genre de défaut.

-         Je ne t’ai jamais trouvé égoïste.

-         Tais-toi ! Tu ne comprends donc pas ce que je te dis ?

Un étrange sentiment venait de prendre possession de lui. Ce qu’il voyait dans les yeux de Aude, c’était un mélange de larmes et de frustration. Le désir de lui faire mal. De le retenir par la brutalité. Aude venait de virer à la colère totale. Elle était devenue enragée. D’ailleurs, Hadrien ne le comprit pas immédiatement, mais son immobilité n’en rajouta qu’une couche supplémentaire. Aude le fixa méchamment.

-         Hors de ma vue, Hadrien ! Elle avait presque hurlé. Je refuse de briser tes rêves et tes ambitions. Ce n’était plus qu’un murmure.

Hadrien en ressentit un picotement au cœur. Il aurait voulu l’embrasser sur la joue pour lui signifier qu’il reviendrait. C’était ce que l’on faisait lors d’un simple au revoir. Mais Aude ne le supporterait pas. Son regard était si fixe, si venimeux, si malheureux, qu’il préféra ne rien tenter. Il finit par se retourner.

-         Merci.

Ce fut tout ce qu’il trouva à dire pour la remercier de sa compréhension. Du sacrifice qu’elle venait de faire pour lui. Aude sacrifiait tout l’attachement qu’elle lui portait afin de le laisser partir loin d’elle. Il ne serait plus là quand elle reviendrait de l’un de ses innombrables voyages. Il ne la prendrait plus dans ses bras lorsqu’elle serait triste. Il ne la ferait plus rire avec son humour de paysan. Hadrien laissait un vide incontestable derrière lui. Dans son cœur à elle.

Il plongea ses mains dans ses poches. Remua le paquet de cigarettes présent dans l’une d’entre elles. Il en aurait bien besoin au cours du voyage qui s’annonçait. Comme d’un calmant. Comme d’un anesthésiant à ses craintes. Car Hadrien n’avait jamais dit que cette folle aventure qui s’annonçait ne l’impressionnait pas. Il décida de faire le vide dans sa tête. Seul l’avenir lui dirait ce qu’il en serait. Et derrière lui, plus il s’éloignait, plus il sentait que les appréhensions de Aude s’éloignaient de lui. Parce que c’était ce qui devait en être. On ne retenait personne contre sa volonté. Contre ses projets. Hadrien soupira à son tour. Il reverrait Aude un jour. Il la reverrait. Et ce jour-là, il lui dirait la vérité. Tout ce qui l’avait réellement poussé à partir. Pourquoi il l’avait hypnotisé. Pourquoi il voulait faire le même chemin que lui.

Hadrien récupérera quelques affaires importantes à l’auberge. Il darda les experts du regard qui ne lui firent aucun commentaire. Ils se contentèrent juste de l’accompagner jusqu’à sa chambre. Pour le surveiller. Pour ne pas qu’il trouble l’un ou l’autre indice de l’enquête. Et s’il avait été l’assassin, ça aurait été pire. Il aurait pu tout déplacer à son avantage. Tout modifier. Néanmoins il crut seulement entendre un faites attention où vous mettez les pieds. Rien de plus. Ces hommes se moquaient de le voir prendre un sac à dos comme un tout jeune adolescent qu’il n’était plus. Ils ne s’inquiétaient pas plus qu’il entasse ce qui lui servirait à ce que l’on pouvait concevoir comme une randonnée. Les experts étaient bien plus préoccupés par une autre chambre de la résidence. Une chambre dans laquelle Hadrien imaginait les contours de la place qu’occupait le cadavre inscrits à la craie blanche. Sur le sol. Ca allait être difficile de ravoir de la craie sur du bois. Mais il voyait également les experts agglutinés dans cette même pièce. Il les voyait tout passer au peigne fin. Et inconsciemment, Hadrien ne pu s’empêcher un frisson. Il se dépêcha de prendre tout ce dont il aurait besoin en se forçant de positiver. Ce dessin fait à la craie, ce ne serait pas lui qui le nettoierait. Ces hommes réunis pour tout examiner, il n’était plus forcé de les voir. Hadrien n’avait plus à se tracasser inutilement. Il n’avait plus qu’à penser à son voyage proche. Très proche. L’expert qui l’avait interrogé le raccompagna jusque l’entrée. En se montrant un minimum sympathique. Contrairement à lui-même, il n’avait pas oublié qu’Hadrien était censé être choqué. Hadrien le salua poliment. Il regarda une dernière fois son auberge de face. Ce qu’il quittait. Un pincement à l’âme lui rappela ce que vivre et travailler ici avait représenté pour lui. On n’oubliait pas ce qui était marquant. Surtout sur une longue distance. Six années. Six années, ce n’était pas rien.

Une brise froide vint lui chatouiller la nuque et le rappeler à la réalité. Aude le regardait. En se retenant encore de pleurer. Encore un peu. Elle le suivit des yeux lorsqu’il passa devant elle, et elle lui sourit tout de même tristement. De ce sourire qui mettait Hadrien dans tous ses états. Hadrien devinait qu’elle ne voulait pas rester sur des regrets.

-         Je serai prudent, promit-il.

Aude ne prit pas la peine de lui répondre. Elle n’était pas prête à lui pardonner sa décision. Pas tout de suite. Pas sur le coup. Leur dernière discussion était trop récente. Il continua son chemin.

Plusieurs villageois le saluèrent sur son passage, lui rappelant qu’il avait constamment été apprécié de tous. C’était agréable de l’apprendre. De se le dire.

Parce que c’est la première décision grave que je prends. Et je n’ai pas envie de le regretter. Je n’ai pas non plus envie que l’on me regrette.

Il fit mentalement ses au revoirs au petit village qu’il quittait pour plusieurs temps et fila par la première route possible. Sans le moindre remord. Puis, Hadrien quitta tout ce qui avait fait sa vie jusqu’à présent. Il quitta Aude qui ne l’avait pas lâché du regard jusqu’au dernier moment.

Par Azalea - Publié dans : Nuits éternelles - Communauté : Lawful Drug
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Mardi 10 février 2009

Partie 2

Ils se laissèrent définitivement aller contre le dossier du banc. L’un à côté de l’autre, ils se préparaient mentalement à ce que l’avenir réserverait à chacun. Mais Hadrien ne se faisait plus le moindre souci. Si Aude acceptait sa proposition, il pourrait partir en paix. Réaliser ses ambitions et filer la grande aventure. C’était ce qu’il voulait. A son âge, il estimait ne pas être assez rouillé pour s’en priver. A trente-trois ans, il avait encore toute la vie devant lui.

-         Je voudrais que tu acceptes, dit-il.

-         Tu m’en demandes beaucoup. Cette auberge ne sera plus la même sans toi.

-         Cette auberge deviendra ce que tu voudras en faire.

La proposition était tentante. Alléchante même. Aude leva sur lui ses grands yeux marron.

-         Pourquoi t’obstines-tu à tout faire pour que je cède ? C’est comme si tu avais attendu ce jour depuis longtemps. Qu’est-ce que je vais faire si tu n’es plus là ?

-         Tu te répètes, Aude.

-         Je me désespère tu veux dire ?

Elle partit dans un éclat de rire. Un rire discret de jeune fille. Aude avait la jeunesse en main. La jeunesse de ses vingt ans. Et Hadrien ne cessait de le penser, à vingt ans, on pouvait tout faire. Tout se permettre. Il n’y avait pas de limite pour s’opposer à nos choix. Pas de contrainte. Spontanément, il joignit son rire au sien.

-         Où comptes-tu t’en aller ? Finit-elle par demander.

-         Où veux-tu que j’aille ?

-         Tu ne le sais pas toi-même ?

-         Disons que je n’en ai qu’une vague idée.

Elle parut sceptique. Ses yeux se plissèrent. Ses paupières dévoilèrent un maquillage sombre aux tons dégradés.

-         Tu as changé, Hadrien. Tu as beau rester ce type naïf que je connais depuis des années, je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’il s’est passé quelque chose durant mon absence. Est-ce que tu as rencontré une femme ? Une femme qui t’a fait du charme ?

-         Est-ce que tu serais jalouse si c’était vrai ?

-         Jalouse ? Tu manques franchement d’humour !

Aude fit la moue. Hadrien décida de ne pas la laisser nager en pleine confusion plus longtemps. Ce n’était pas correct. C’était ridicule lorsque l’on savait qu’il considérait Aude comme la petite sœur qu’il n’avait jamais eue. Une pauvre enfant qu’il avait recueillie chez lui dès l’instant où elle avait décidé de partir de la maison. Aude n’avait alors que quatorze ans.

-         Certaines rencontres m’ont fait comprendre que je perdais mon temps ici. Ne va pas penser qu’il s’agisse d’une fuite. Mais je crois que j’ai envie de voir d’autres paysages depuis peu.

-         Ce n’est pas ici que tu trouveras de quoi te ressourcer.

-         Justement.

-         Justement ? Répéta Aude hagarde.

-         Je sais que si je peux te confier mon auberge, il ne me sera pas impossible de partir aussi loin que je le souhaite.

-         Tu n’as pas de voiture, Hadrien.

-         Et alors ?

Elle se prit la tête entre les mains. Hadrien admira ses longs doigts graciles passer sur son front. Ses fins cheveux se déverser en cascade autour d’elle. Il se rendait compte combien Aude était belle. Très attirante pour les hommes. Quelque part, il réalisait qu’en lui confiant l’auberge, c’était comme s’il se donnait la satisfaction de la retenir plus longtemps auprès de lui. Non pas qu’il la désirait, mais Aude était précieuse. Tel un minuscule diamant qui avait encore besoin qu’on le travaille avant de l’exposer au monde.

-         Je peux parfaitement marcher, dit-il.

-         Ne te fiche pas de moi, s’il te plait. Le prochain village ou la prochaine station sont à des kilomètres d’ici. Tu seras mort d’épuisement avant d’y parvenir. On est en plein automne. Tu y songes au moins ?

-         Bien entendu que j’y songe. Mais je ne vois vraiment pas ce qui t’inquiète. Je ne suis pas un homme faible. J’ai encore quelques ressources. Quelques cordes à mon arc.

-         Oh oui, ça je veux bien te croire ! Tu me surprendras toujours.

Et pourtant, elle se désespérait un peu plus à chaque seconde. Ils en avaient presque oublié les experts. Ces hommes qui continuaient à fouiller l’auberge. Ces types qui retournaient son intimité. Une intimité bâtie sur six années entières.

Hadrien sentit une goûte s’écraser sur son cuir chevelu. Une substance froide qui lui indiquait qu’il allait bientôt se mettre à pleuvoir pour de bon. C’était à prévoir.

-         Ils ne vont plus tarder à partir, dit-il.

-         Tu veux parler des experts ? La voix de Aude était éraillée.

-         Oui. Ils risquent peut-être de revenir te poser des questions.

Elle resta silencieuse. Hadrien savait que d’en prendre conscience ne lui plaisait pas particulièrement.

-         Faut-il vraiment que tu t’en ailles ?

-         Oui, je crois bien. Je suis resté trop longtemps dans la région.

-         Seigneur, Hadrien.

Oh non, Aude ! Ne prie pas le Seigneur pour que je reste. Ne me supplie pas de mettre déjà un terme à mon idée de voyage. Je ne veux pas y renoncer. J’ai d’autres expériences à faire. D’autres choses à voir. Il y a des personnes que je veux à nouveau rencontrer. Des paroles que je veux échanger. Je n’en peux plus de cette solitude trop pesante quand tu n’es pas là. Elle me ronge. Elle me rappelle combien j’ai été seul jusqu’à présent. Et puis, il y avait toujours ce secret. Ce secret inavouable. Si Hadrien en parlait, Aude le prendrait pour un fou. Un fou en manque de fougue. Mais peut-être était-ce ce qu’il était après tout, un fou. Un fou à la recherche de l’essentiel.

-         J’espère que tu me dises que cette idée sort tout droit de ton imagination démodée ! S’exclama-t-elle.

Mais ce n’était pas son imagination démodée qui avait parlé. Ce n’était pas non plus son humour sans faille. Ce n’était pas une blague. Juste l’envie de changer d’air.

Hadrien se crispa, passa une main dans la poche gauche de sa veste et en sortit un paquet de cigarette aux coins déchirés. Il ne se rappelait plus depuis quand il le gardait sur lui. Quand Hadrien fumait, ce n’était que dans les occasions spéciales. Quand le stress montait en lui telle l’adrénaline. La cigarette devenait alors un remède implacable. Une solution à ses problèmes. Et là, l’occasion était incontournable.

-         Je ne t’ai pas menti.

Il retrouva son briquet dans l’autre poche et s’alluma une cigarette. Immédiatement, il en inspira le goût léger et sucré. Jamais de tabac trop fort. C’était déjà assez mauvais pour la santé que de fumer. Il recracha la fumée et se sentit suffisamment fort pour affronter Aude dans tout son désarroi. Un caprice profond qu’il considérait comme compréhensif.

-         Tu ne me feras pas changer d’avis, annonça Hadrien.

Il se trouvait suffisant. Imbu de lui-même. De par la fierté avec laquelle il le clamait. Le pauvre gars naïf que je suis ne reviendra pas en arrière. C’est terminé. Tant pis s’il était égoïste. Tant pis s’il évoquait le mépris. Il avait le droit de faire ses choix lui aussi. Depuis des années il attendait de pouvoir décider quelque chose sans en passer par son entourage. Et il savait qu’il devrait se montrer dur avec Aude. Cette jeune femme qui pouvait le pousser à revenir sur sa décision grâce à sa force de caractère. Elle possédait plus d’un argument en poche. Mille façons de lui rappeler qu’il n’était qu’Hadrien. Hadrien l’aubergiste. Celui qui parvenait à créer un minimum d’ambiance et d’enthousiasme dans un petit village perdu de l’Angleterre. Mais voilà, lui aussi avait ses limites.

La pluie se mit à tomber pour de bon. Hadrien ne bougea pas. Il ne chercha même pas à s’en protéger. Pas plus que Aude. A quels êtres démunis de bonheur devaient-ils ressemblaient ! Il tira une seconde fois sur sa cigarette. La pluie risquait de l’éteindre d’un moment à l’autre, et il ne pourrait plus profiter des plaisirs que le tabac procurait à son organisme. Mais avant qu’il ait pu recracher la fumée que contenaient ses poumons, on lui ôta sa possession d’entre les lèvres. Il n’en fut qu’à moitié surpris.

-         Inutile de te donner de faux airs. Ca te va mal de fumer et de jouer les durs. Pas avec moi en tout cas.

Pas avec elle. Hadrien en aurait ragé s’il ne s’agissait pas de Aude. Il allait probablement se mettre à protester. Peut-être allait-il simplement râler. Un peu. Juste un peu. Question de faire savoir qu’il pouvait se mettre en colère. Doucement. Gentiment. Hadrien pouvait se montrer de mauvaise humeur. Ca lui arrivait. Comme ça arrivait à tout être humain.

-         Dur ou pas, désagréable ou non, je partirai qu’importe ce que tu pourras en dire.

Aude resta muette. Elle baissa la tête. Hadrien regretta presque aussitôt son élan de détermination. Elle avait raison. Ca ne lui ressemblait pas. Si peu que lorsqu’il se décida à essayer de rattraper son erreur, il était déjà trop tard. Hadrien tourna la tête en direction de Aude et constata qu’elle était devenue inhabituellement silencieuse.

-         Est-ce que tu m’en veux ? Demanda-t-il piteusement.

-         Je suppose que je ne peux pas faire autrement. Tu vas partir. Ce n’est pas tous les jours que tu m’annonces ton départ.

-         On pourrait faire pire. Néanmoins, ce n’est pas pour autant que je ne reviendrai pas.

-         Tu ne reviendras pas.

Le ton qu’elle venait d’employer stoppa Hadrien dans ce qu’il s’apprêtait à dire. Jamais il n’avait connu Aude si catégorique. Si tranchante. A vrai dire, Hadrien ne s’était pas attendu à ce qu’elle l’encourage. Il n’avait même pas espéré qu’elle ne tente pas de le retenir. Mais il n’avait certainement pas imaginé qu’elle se montrerait négative. J’ai grandi dans ce village. J’y ai construit ma vie. Comment lui expliquer que ce n’est qu’un voyage de courte durée sans qu’elle ne pense que je me fiche d’elle ? Elle croit que je ne reviendrai pas alors que je ne compte pas m’absenter éternellement. Hadrien réfléchit. Chercha les bons mots. Pour ne pas froisser Aude. Pour ne pas blesser celle qui avait son pesant sur le cœur. Mais elle se montra plus rapide que lui. Elle s’expliqua et il ne pu que l’écouter parler tant le débit de ses phrases était rapide.

-         Sans voiture, tu ne prendras qu’une direction possible. Tu es forcé de rester dans le coin. De ne pas te diriger vers les grandes autoroutes.

-         Je pourrais faire du stop.

Aude partit dans un rire jaune.

-         Toi faire du stop ? Quelle voiture s’arrêterait pour te prendre ? Franchement Hadrien, avec tes vêtements et ton allure de paysan, tu risquerais plutôt de te faire rire au nez !

-         Ce n’est pas ce que tu viens exactement de faire à l’instant ? Pourquoi tu ne m’emmènes pas, toi ? Pourquoi ça devrait toujours être les mêmes qui profitent de l’aventure ?

Par Azalea - Publié dans : Nuits éternelles - Communauté : Lawful Drug
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Mardi 10 février 2009

Chapitre VII.

 

Partie 1

Hadrien Willems dû se faire violence plus d’une fois pour croire en ce que la réalité lui offrait. Un meurtre et une inspection minutieuse de son auberge. Jamais de toute sa vie il n’aurait cru que cela lui arriverait un jour. Tenir les lieux du crime au creux de sa main. Il s’en serait parfaitement passé. Et pourtant, il restait là. A regarder plusieurs experts entrer et sortir par la porte d’entrée comme si ce qu’il se passait faisait partie de la vie de tous les jours. Mais n’était-ce pas véritablement le cas ? Ces hommes ne faisaient-ils pas ce travail au fil de chaque jour qui passait ? Ca lui était insoutenable de se dire qu’il existait des malades capables de commettre de telles horreurs.

Hadrien avait retrouvé le corps en fin de matinée. Lorsqu’il avait constaté que ce vieil alcoolique, habitué de son bar, n’était toujours pas sorti de sa chambre pour aller déjeuner. Il s’en était inquiété. A juste titre. Il avait toqué plusieurs fois. Il lui avait d’abord poliment suggéré de s’aérer un peu si c’était l’effet de l’alcool de la veille qui le maintenait cloîtré. Savait-on jamais ! Le manque de réponse l’y ayant poussé, il s’était ensuite mis à crier. Son impatience. Le fait qu’il ne resterait pas toute une éternité à attendre qu’un ivrogne daigne bien vouloir libérer la chambre qu’il occupait depuis des heures. Sous le regard d’autres consommateurs du même genre qui passait par là. Sous quelque expression indignée. Et à bout de patience, il avait fini par défoncer la porte. Sur le coup, il avait alors pensé qu’il ne tiendrait pas le coup. Qu’il ne serait pas à la hauteur de la scène qu’il avait eue sous les yeux et qu’il finirait par tourner de l’œil. Mais il avait résisté à la vision pour au moins parvenir jusqu’au téléphone. Il avait appelé la police. Parce que c’était normal. Parce qu’il n’avait rien trouvé d’autre à faire. Qu’aurait-il bien pu faire de toute façon ? Qu’aurait-il pu faire d’autre ?

Hadrien se força à allumer une cigarette en y repensant. Ca le hantait. Fatalement, il ne parvenait plus à chasser les dernières images de sa mémoire. Les images d’un homme mort allongé sur son lit. Baignant dans son sang. L’image d’un porc que l’alcool avait rendu luisant et répugnant de graisse avec les années et dont on avait charcuté le corps de part en part. Hadrien avait dû parvenir à retrouver les intestins ou l’estomac dans ce dédale de boyaux qui pourrissaient à l’air. Peut-être même le foi et la rate. Le saurait-il exactement un jour ? Il s’était senti complètement vidé à ce moment. Privé de son oxygène car il avait cessé de respirer. Il avait oublié comment faire. L’un des policiers qui avait fait le chemin jusqu’à son auberge l’avait retrouvé derrière son bar, amorphe. Oui, Hadrien s’était senti au plus mal dans sa tête. Le policier lui avait fait comprendre qu’il était choqué. C’était normal. Choqué. Ce mot avait sonné en lui comme le glas lui révélant ce à quoi il avait dû assister. Quel témoin fabuleux il était devenu. Il allait devoir les aider à reconstituer la scène. Il allait être forcé de se souvenirs des derniers évènements qu’il lui tardait chaque nuit d’oublier lorsqu’il rejoignait les songes en toute tranquillité.

A présent qu’il était enfin parvenu à retrouver un temps soi peu de calme intérieur, il vit un expert se diriger vers lui. Dans son costume de travail habituel. Il n’avait pas enfilé de gants comme ses collègues. Cela fit savoir à Hadrien qu’il n’était pas qu’un indice. Il resterait encore un être humain. On ne le verrait pas comme une vulgaire pièce à conviction.

-         Monsieur Willems ?

Hadrien s’intéressa à celui qui s’adressait à lui. Un homme jeune. Un homme qui avait déjà vu tant de morts alors qu’il ne devait même pas encore avoir trente ans. Hadrien s’en offusqua mais n’en laissa rien voir.

-         Je suis expert en criminologie. J’aurais quelques questions à vous poser si vous le permettez.

-         Bien entendu.

Hadrien s’était assis sur un vieux banc abandonné qui avait jadis joué son rôle dans ce qui devait ressemblait à une devanture bien plus noble que celle que son auberge laissait paraître actuellement. La peinture était écaillée en plus d’un endroit, mais l’expert n’hésita pas à s’y installer pour éviter de le mettre mal à l’aise. Pour ne pas qu’il pense qu’il voulait se montrer supérieur. Hadrien pouvait être naïf, mais il n’y aurait jamais pensé.

L’expert se racla la gorge avant d’entamer les hostilités.

-         Où étiez-vous la nuit du meurtre vers trois heures du matin ?

-         Dans mon auberge.

-         Vous continuiez à recevoir de la clientèle ?

-         Non. J’avais fermé depuis une bonne heure. A vrai dire, je me trouvais déjà dans la chambre que j’occupe au quotidien.

-         Où est-elle située ?

-         Au second étage. Au fond du couloir.

Un étage en dessous de celle de la victime, pensa Hadrien. L’expert fronça légèrement les sourcils, mais il ne préférait pas y chercher une quelconque explication. Il arrivait que certaines personnes soient envahies de tics en tout genre.

-         Avez-vous entendus des bruits suspects ou repéré l’un ou l’autre mouvement à ce moment ?

Il prit le temps de réfléchir calmement.

-         Non. Je ne crois pas en tout cas. L’auberge est vieille et le bois craque constamment. Difficile de faire une quelconque différence. Mais si j’avais senti que quelque chose n’était pas habituelle, je me serais certainement levé.

-         Donc, vous n’avez rien entendu de suspect ?

-         Rien.

L’homme reprit une position plus convenable sur le banc, se redressant pour maintenir son dos droit. Hadrien espérait que l’interrogatoire se terminerait au plus vite. Car il y avait dans les yeux de l’homme en face de lui une étincelle de vie qui ne lui plaisait pas. Un sentiment de perfectionnisme qui mettait particulièrement mal à l’aise Hadrien. Ca lui donnait l’impression d’être jugé. Ca faisait ressortir ses défauts. A lui qui ne se reprochait jamais rien d’ordinaire. A lui qui était constamment détendu.

-         Comment décrieriez-vous l’ambiance de votre auberge tout au long de la soirée et en début de nuit ? reprit l’homme avec sérieux.

-         Je dirais… habituelle.

Etait-ce le mot qui convenait ? Son hésitation n’avait pas dû paraître inaperçue aux yeux de celui qui continuait à lui poser question sur question. Hadrien se savait d’ailleurs incertain sur ce point. Car il y avait ce détail qui le tourmentait depuis quelque temps. Un secret inavouable.

-         Habituelle ? Répéta l’expert. Expliquez-vous un peu mieux s’il vous plait. J’ai besoin du maximum de détails que vous voudrez bien me donner pour mener à bien l’enquête sur le meurtre d’un homme.

-         Le meurtre d’un homme…

Hadrien se sentit évasif à ce simple rappel.

-         Cela s’est passé dans votre auberge, je suis forcé d’insister.

-         Je comprends. Eh bien, je suis malheureusement forcé de répondre que plus d’un alcoolique viennent se désaltérer le soir. Souvent ils sont forcés de louer une chambre pour la nuit étant trop soûl pour rentrer seuls dans ces conditions.

-         Donc, vous affirmez que le client retrouvé mort dans votre auberge faisait partie de ces alcooliques ?

-         Oui. C’était la raison qui faisait qu’il passait la nuit dans mon auberge.

-         Cela arrivait souvent ?

-         Environ deux à trois fois par semaine. Il s’agissait d’un habitué.

Hadrien remarqua seulement qu’il était enregistré depuis le début de la conversation. Tout comme l’expert prenait des notes de temps à autres. Etait-il choqué au point de ne le remarquer que maintenant ? Hadrien s’inquiétait de son état actuel. Tout comme il se faisait du souci de savoir chacun de ses mots retranscris sur une cassette. Vraiment, la technologie prenait de plus en plus un tournant décisif. Difficile d’en prendre réellement conscience quand on n’avait bâti sa vie enfermé dans son auberge. Depuis combien de temps servait-il des bières aux clients ?

-         Y a-t-il eu un client qui vous a semblé plus suspect qu’à l’habitude peu avant le meurtre ?

Des clients suspects, il y en avait des tas. Des clients qui riaient. Des clients qui parlaient vulgairement. Et d’autres qui se soûlaient à en perdre l’équilibre. Mais il y avait en effet eu deux clients particuliers ce soir-là. Deux frères qui avaient marqué son esprit. Hadrien cligna plusieurs fois des yeux et se demanda s’il devait en parler. L’un de ces deux types lui avait semblé suffisamment sympathique et de bonne foie pour qu’il puisse l’imaginer commettre une telle infamie. Cet homme qui avait pris la peine de lui confier les malheurs de son frère ne se salirait pas les mains. Il n’était pas un tueur sanguinaire.

-         Non. Pas que je sache, répondit Hadrien.

-         En êtes-vous certain ? N’avez-vous pas omis des détails ? C’est important.

-         J’en suis certain.

Son ton parut un instant vacillant, Hadrien s’en voulut de ne pas paraître plus confiant en ce qu’il affirmait.

-         Rassurez-vous, rien de ce que vous venez de dire ne sera retenu contre vous.

Ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus.

-         Ne devrais-je pas être considéré comme le premier suspect vu que je suis celui qui a découvert le cadavre ?

-         Ce sont les principes de l’enquête qui veulent cela.

-         Est-ce que vous allez me demander de vous suivre ?

-         Non. Vous ne semblez pas être en état de subir un quelconque interrogatoire plus poussé. De plus, nous devons obtenir davantage d’informations avant de pouvoir nous prononcer. Nous vous contacterons s’il y a besoin.

Hadrien commençait à se demander si les experts considéraient le respect des règles comme il se devait. Il n’avait jamais eu affaire avec la justice. Il tenait même la police sous un bon avis. Mais lorsque certains évènements poussaient les experts à enquêter, il lui arrivait d’avoir les idées arrêtées. Il n’aurait su se l’expliquer, il n’aimait pas leurs méthodes. Peut-être n’était-ce autre que sa naïveté qui le poussait à penser de la sorte.

Quand il vit l’homme presser le bouton stop de son magnétophone, Hadrien s’en sentit soulagé. Instinctivement.

-         Si vous sentez que ce qu’il s’est passé vous pèse ou si vous avez simplement besoin d’en parler, nous pouvons mettre un psychologue à votre disposition.

Hadrien tiqua. Semblait-il aller si mal ?

-         Je pense pouvoir tenir le coup, dit-il sans grande conviction.

-         Très bien. Dans ce cas, nous vous joindrons sans aucun doute pour de plus amples détails. Juste le temps que l’enquête soit plus avancée.

Il ne répondit pas. Il le regarda juste s’éloigner, et il profita de la tranquillité qui lui était à nouveau rendue. Ca faisait du bien. Ca faisait un bien fou de retrouver cette solitude qu’il espérait ne plus voir perturbée.

Hadrien n’avait pas spécialement envie de bouger de son banc. La force autant que le courage lui manquaient. Tandis qu’il observait les entrées et sorties incessantes dans son auberge, il ne pu s’empêcher de comparer l’image qui lui était exposée à un nid de fourmis. Des fourmis qu’il espérait bientôt voir faire une pause. Mais les fourmis ne faisaient jamais de pause. Elles ne s’arrêtaient jamais de travailler. Pour les autres fourmis. C’était pareil avec les experts. Ils continueraient à chercher des preuves jusqu’à trouver un coupable. Pour la société. Pour les autres hommes. Pour ne pas qu’un second meurtre voit le jour. Car c’était bien un homme qui était mort. Et c’était toujours important quand quelqu’un mourrait.

Ses doigts se comprimèrent sur la peinture écaillée du banc. Il occupa les minutes qui suivirent à la gratter de ses ongles. Par automatisme. Dans le but de ne pas céder à l’appel de ses nerfs qui menaçaient finalement de lâcher bien plus qu’il ne l’aurait imaginé. Hadrien devenait de plus en plus anxieux. L’effet du choc, pensa-t-il. C’est l’effet du choc. Il avait déjà entendu dire que certaines personnes s’étant retrouvées dans un cas semblable au sien subissaient le contrecoup plus tardivement, et qu’il arrivait même parfois que d’autres tentent de tout refouler. Hadrien ne voulait pas être victime du même type d’effet. Il jugeait que c’était un peu trop malsain pour qu’il le tolère.

Lorsqu’il leva la tête, le ciel menaçait de se déchaîner à son tour. Il faisait gris. Sombre. Et pourtant, il n’avait toujours pas envie de bouger. Il préférait attendre. Attendre que tout redevienne calme. Que l’auberge qu’il avait connu autrefois revienne à lui. Mais il avait conscience qu’il attendrait alors indéfiniment. Quand un meurtre avait lieu quelque part, c’était mauvais signe. Les gens craignaient ensuite les lieux. On les comparait à une vieille malédiction. Hadrien allait perdre de la clientèle. C’était une certitude qu’il allait devoir lamentablement accepter en dépit de sa naïveté. Car sa naïveté ne lui masquerait pas la réalité. Pas aujourd’hui.

Alors qu’il tentait de se vider la tête pour de bon, une présence s’approcha de lui. Une de plus. Mais cette fois, elle était accompagnée d’un parfum de fleur. De pivoine. C’était si écoeurant qu’il n’eut aucun mal à se redresser convenablement sur le banc pour reconnaître à qui appartenait ce parfum. Combien de fois ne lui avait-il pas dit d’en changer ?

-         Je ne t’ai jamais vu aussi contrarié.

Hadrien lui fit face. Aude. Une jeune anglaise de la vingtaine qui l’aidait parfois à ranger son bar la journée. Du moins quand elle était de passage. Il n’avait plus revu Aude depuis plusieurs semaines. Et maintenant qu’elle revenait dans la région, c’était au mauvais moment. D’ailleurs les traits de son visage fin ne trahissaient pas sa curiosité. Elle ne s’assit pas. Ce banc était vieux et sale. C’était ainsi que Aude devait le juger contrairement à lui. En aucun cas elle ne salirait son bel ensemble en lin clair. Pas plus qu’elle ne prendrait le risque d’accrocher sa longue chevelure d’ébène. Aude était une jeune femme bien trop fière de sa personne. Hadrien ne lui en voulait pas. Il la connaissait depuis de trop longues années pour lui en vouloir.

-         Tu veux bien m’expliquer ce qu’il s’est passé ici ? Dit-elle. Qui sont tous ces hommes ?

-         Je croyais que c’était pourtant clair.

-         Je préfère entendre la vérité de ta bouche. Je ne fais pas confiance à ces gens-là.

Ces grands yeux les désignèrent avec méfiance. Ce que Hadrien pouvait aimer Aude ! Elle partageait généralement la plupart de ses opinions. Comme lui, elle ne supportait qu’à faible dose la présence d’experts dans cette auberge qui lui était semblable à un second chez soi.

-         Un cadavre a été retrouvé dans l’une des chambres de l’auberge, dit Hadrien.

-         Ca devait arriver.

-         Tu es dure.

-         Non, j’ai raison. Et tu le sais aussi bien que moi. Voyons, Hadrien, tu ne croyais quand même pas pouvoir continuer à maintenir la même ambiance tous les soirs ? A la longue, les alcooliques deviennent dangereux.

Hadrien ne doutait pas des dires de Aude. Elle avait beau être plus jeune que lui, elle savait sans conteste de quoi elle parlait. Durant son enfance, elle avait vécu chez des parents alcooliques. Des parents qui se maudissaient. Se mettaient à crier. Et finissaient par se frapper dessus. Pas étonnant qu’elle ait un avis tout fait concernant ces spécimens. Des spécimens qui sentaient la bière à plein nez.

-         J’ai toujours dit que ta naïveté te perdrait, ajouta-t-elle sans attendre.

C’était ce qu’il avait sous-entendu lui aussi ce soir-là. Aude s’était néanmoins montrée bien plus directe à une autre époque. Plus lointaine. A l’ouverture de son auberge il y avait de cela quelques années. Exactement six ans.

-         Tu l’as bien dit. Mais je n’avais pas envie de t’écouter. Faire ses propres expériences, il n’y a que ça de vrai.

-         Sauf quand elles vous font connaître l’enfer des experts. Tu vas faire quoi maintenant ?

-         Je ne sais pas. Je ne peux pas me permettre de rouvrir le bar dans les jours qui viennent. En fait, j’imagine que je vais perdre des clients avec toute cette affaire. Et puis…

Il prit cette expression ennuyée qui lui était si familière quand il était en plein questionnement intérieur. Aude n’aimerait pas ce qui allait suivre. Elle n’aimerait pas apprendre qu’il voyait désormais d’autres possibilités dans sa vie à venir. Qu’il envisageait un futur plus enviable que simple barman dans une auberge chancelante.

-         Tu n’y penses tout de même pas, Hadrien ? S’affola-t-elle.

-         J’avoue que j’y songe depuis un moment. Là, c’est comme si l’occasion se présentait à moi. Il a fallut cet évènement pour que je m’en rende compte.

-         Mais cette auberge, tu disais que c’était toute ta vie.

-         C’était au début.

-         Et maintenant ?

-         Maintenant, je me rends compte que je n’ai pas forcément envie de servir des bières toute ma vie.

Aude se décida à s’asseoir. La nouvelle lui avait fait l’effet d’une collision. Tant pis si elle salissait son bel ensemble neuf. Il y avait brusquement plus important. Hadrien la regarda prendre ses aises à côtés de lui, même s’il devinait que tout en elle devait être semblable à un tourbillon. Une agitation inhabituelle.

-         Je ne te demande pas de quitter l’auberge toi aussi, s’empressa-t-il de la rassurer.

-         Tu ne comptes donc pas la fermer ?

-         Je compte t’en confier les clés. Trouve du personnel s’il le faut, mais cette auberge, je ne l’abandonne pas entièrement. Pas entre de mauvaises mains en tout cas.

-         Je ne serai pas toujours là. Et comme tu l’as dit, les clients risquent de fuir le coin après ce qu’il s’y est passé. De plus, si tu n’es plus là, ce n’est pas pareil.

-         Dans ce cas, je n’en suis que plus rassuré.

-         Comment tu pourrais être plus rassuré ?

Hadrien sourit, découvrant un large rangée de dents droites.

-         Personne n’aurait à l’idée de venir cambrioler une auberge hantée par le meurtre d’un homme, dit-il.

-         Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, Hadrien.

-         Pourtant, tu sais que j’ai raison. Cette auberge n’a plus lieu d’exister. Et comme tu n’es pas une trouillarde, je sais que tu pourras t’y installer en toute tranquillité quand tu seras dans le coin. Sans compter que le loyer a été payé à l’avance.

-         Tu prévois vraiment tout.

-         Tout.

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Dimanche 1 février 2009

Partie 4

Tout en son être dû porter le poids de sa décision grave. Sidned ne doutait pas être devenu pâle. Il imaginait très bien ses yeux devenir ternes. L’expression de son visage se fissurer. Ca arrivait souvent quand il baissait les bras. Ce n’était finalement rien d’autre que de multiples signes indicateurs pour son entourage. Pour Seth.

-         Qu’est-ce qui t’a donné l’envie de me chercher pour que nous puissions partir à deux ? Demanda-t-il.

-         Parce que tu sais que je t’ai cherché ?

-         Tu ne partirais pas sans moi.

-         Tu en as l’air sûr.

-         Ce n’est qu’une évidence comme une autre pour moi. A qui crois-tu t’adresser ?

A Seth évidemment. A celui qui savait tout. Qui ne se trompait jamais. Sidned n’en démordrait pas demain. Seth devait le savoir mieux que lui-même.

-         J’attends toujours la réponse à ma question, reprit-il. Est-ce ton intuition hors du commun ou bien les avertissements de cet inconnu qui ont guidé ta décision ? Nous savons tous les deux qu’il n’est pas difficile de t’embobiner, rappelons-le.

-         Les deux, répondit Sidned sans prendre en considération les sous-entendus de Seth.

-         Les deux ? Ca ne me convient pas. Je suis persuadé qu’il y a bien un côté de la balance qui penche un peu plus que l’autre. Tu as bien dû le sentir, Sidned. Réfléchi bien. Et surtout, donne-moi la bonne réponse s’il te plait.

Sidned réfléchit. Il se remémora chacun des évènements qui s’étaient déroulés jusqu’à présent. Il replongea au cœur de leur souper avec Virgil. Il revit les roses du somptueux jardin. Il réentendit les mots de Liam. Il ressentit une nouvelle fois toute les émotions que lui avaient suscités les lieux ainsi que ses habitants. C’était quelque peu déstabilisant quand il prenait la peine de tout revivre avec recul. Cependant, qu’importe ce qu’il en dirait, Seth attendait une réponse bien précise de sa part. A lui de ne pas se tromper.

-         J’ai suivi mon intuition, dit-il. Je me suis basée sur ce que j’ai ressenti au moment de notre arrivée.

-         Oh, je vois.

Seth se leva de table et commença à faire quelques pas dans la pièce. Sidned le suivit des yeux. Il s’arrêta devant l’une des grandes fenêtres.

-         Est-ce que Virgil ne devrait pas revenir maintenant ? Fit remarquer Sidned en s’apercevant seulement de sa longue absence.

-         Il ne reviendra pas tout de suite.

-         Comment peux-tu le savoir ?

-         Virgil s’ennuie, ou du moins s’est-il trop longtemps ennuyé. Il s’agit d’un homme qui sait désormais profiter des plaisirs avec délectation. En prenant tout son temps.

-         Tu sembles bien le connaître.

-         Pas vraiment.

Surpris de l’apprendre, Sidned remarqua à peine que Seth venait de refaire marche arrière pour venir se placer en face de lui. Toujours assis, il fut forcé de le regarder d’en bas. C’était pénible. L’impression d’être bien plus soumis s’installait en lui. Sidned n’aurait su relever l’un ou l’autre propos de Seth s’il avait dû le faire. Il ne le lâchait pas des yeux. Rien de plus. Et quand la main de Seth vint se poser sur sa joue, Sidned sentit une douce chaleur l’irriguer. La main de Seth était chaude.

-         Virgil ne viendra pas nous déranger.

-         Qu’est-ce que tu racontes ?

-         La vérité. Il veut que ce soit nous qui allions vers lui cette fois. Il attend que nous agissions en conséquence par rapport à sa façon de nous recevoir. De combler nos désirs.

-         Je ne vois pas le rapport. Il attendrait un remerciement ? Mais il doit avoir compris que ce n’est pas dans tes habitudes.

-         Penses-tu que ce n’est pas dans mes habitudes, et qu’il l’ait sincèrement compris ?

Une fois de plus, Seth jouait sur les mots. De la sincérité, il n’y en avait jamais eu entre eux. Depuis le début. Et Sidned comprit seulement alors qu’ils attendaient l’un de l’autre d’être surpris. Virgil attendait que Seth le surprenne. Sidned comprenait désormais qu’avec cette façon de faire, il était ardu de déterminer le comportement de chacun. D’aucune manière Seth ne pouvait deviner qu’elles étaient les réelles intentions de Virgil à leur égard. Pas plus que le cas inverse n’était possible.

La main de Seth continua à caresser sa joue avec tendresse. Sidned avait du mal à imaginer qu’il avait pu vouloir lui faire mal peu avant. D’ailleurs, une douleur sourde lui vrillait encore la tempe.

-         Que crois-tu que nous devrions faire envers Virgil ? Questionna Seth.

-         Pourquoi me poses-tu la question ?

-         Parce que j’ai envie de connaître ton opinion.

-         Ne te fiche pas de moi, je t’en prie.

-         Ce n’est pas une plaisanterie.

Tout en Seth exprimait une nouvelle moquerie que Sidned déchiffrait sans se donner beaucoup de mal. Il continuait à le narguer discrètement.

-         Tu connais déjà mon avis à propos de Virgil.

-         Tu sembles moyennement l’apprécier.

-         Je ne l’aime pas du tout.

-         Voyons, Sidned ! On ne peut pas détester quelqu’un que l’on connaît depuis la nuit dernière. La haine est un art qui se cultive avec plus de conviction. Ne crois-tu pas ?

-         Je ne crois rien.

-         Tu ne crois rien ? En voilà une nouvelle ! Ne voulais-tu pas t’en aller il y a peu ? Cela me prouve que rien n’était moins sûr que l’idée que tu te faisais des risques à courir. Que de temps perdu avec toi-même, Sidned !

Sidned détestait quand Seth prenait plaisir à mettre en péril sa détermination. Il ne supportait de l’entendre remettre en question tout ce qu’il avait pu proposer ou dire. Comme s’il s’agissait d’une forme de torture personnelle. Comme s’il jubilait de le voir hésiter. C’était dans ces moments que Sidned comprenait le moins l’esprit de Seth. L’ingéniosité avec laquelle il démontait une situation pour la reconstruire comme il l’entendait. A son avantage. En s’appropriant le contrôle absolu des décisions à venir. Et avec ce contrôle, il le délaissa de nouveau. Sidned n’en ressentit que de la frustration. Frustration d’avoir perdu sa source de chaleur. Dépit que Seth ne l’ait pas étreint. Même s’il n’aurait s’agit que de faux sentiments manipulateurs.

-         Donc, je suis condamné à rester ici moi aussi ? Parce que c’est ce que tu as décidé pour moi depuis le début. Depuis la fois où tu m’as forcé à monter précipitamment dans ta voiture pour quitter mes origines.

-         Non, dit Seth. Tu es libre de partir quand tu le souhaites. Personne ne te retient ici.

Sidned prit un air choqué.

-         Je dois comprendre que tu ne veux plus de moi ?

-         Ce n’est pas ce que j’ai dit.

-         Tu es en train de me jeter, Seth. Tu me demandes de partir seul.

-         Je te demande de prendre tes responsabilités.

Tout en articulant chaque syllabe avec la plus grande précision possible, Seth marcha jusqu’à la porte et l’ouvrit en grand sous les yeux de Sidned.

-         Si tu as envie de partir, va y. Fais-le. Ne te gêne surtout pas pour moi.

-         Je ne veux pas partir sans toi. Je ne vois même pas pourquoi tu te fatigues en me demandant de m’en aller comme un voleur. Déjà que nous sommes entrés par effraction.

-         Tu espères que j’ai pitié de toi de cette façon ?

-         Je ne sais pas. Peut-être bien.

Sidned n’aurait su s’expliquer l’atmosphère qui venait soudainement de s’installer. Seth lui semblait plus agressif que d’ordinaire. Sidned craignait qu’il ne lui saute à la gorge. Qu’il sorte les crocs. Tel un fauve enragé. Et par-dessus tout, il ne savait ce qui avait provoqué cette rage imminente. Seth aurait-il vraiment pitié de lui ? Lui laisserait-il une chance de se racheter s’il était venu à commettre une erreur ? Bien sûr que non. Il en demandait trop.

-         Qu’est-ce que tu attends dans ce cas ? Reprit Seth sur un ton dur.

-         Que tu viennes avec moi. Même si je dois te supplier. Même si j’ai besoin de m’humilier pour que tu acceptes.

Sidned aurait pu se mettre à pleurer sur le champ s’il l’avait fallu. Ses larmes auraient pu se mettre à couler sur ses joues. Sans qu’il n’ait besoin de se forcer. Sans jouer la comédie. Mais s’il se mettait en position de faiblesse devant Seth, Seth le jugerait avec le plus grand déni. Il deviendrait comparable à un enfant faisant un caprice. A un pauvre gosse désemparé à qui sa mère n’accordait pas la satisfaction de son réconfort. On affrontait ses peurs dans la vie. Dès le plus jeune âge. Et pourtant, Sidned imaginait parfaitement ignorer combien il était à côté du coche. Ce que Seth attendait de lui, c’était tout autre chose. Une toute autre motivation. Une détermination à toute épreuve. Aussi solide que le roc.

-         Tu penses parvenir à tes fins, Sidned ?

-         J’en suis incapable.

-         Et si tu essayais pour une fois ?

-         Que j’essaye quoi au juste ?

-         Bon Dieu, que puis-je répondre ? Est-ce que c’est si difficile de passer cette porte sans se retourner ?

-         Ca le serait bien moins si tu m’accompagnais. Je t’ai cherché pour cette raison. Parce que je voulais que nous partions ensemble. Toi et moi. Personne d’autre. Et puis, je ne vois pas comment je pourrais m’en sortir seul. J’en mourrais si je devais refaire tout ce chemin en solitaire. Je ne m’en sortirais jamais sans toi.

Seth s’écarta de la porte, combla le chemin qui les séparait tous les deux. Il fallait croire qu’il ne s’amusait qu’à aller et venir ces dernières minutes. Mais quand Sidned sentit qu’il lui agrippait les poignets avec poigne afin de le forcer à se lever de la chaise sur laquelle il s’était assis, il comprit que Seth ne plaisantait pas. Au contraire. Sans faire preuve de délicatesse, il le tira en avant.

-         Si tu as l’intime conviction que je dois partir avec toi, dit-il froidement, prouve-le. Ai au moins le courage de défendre ce pour quoi tu es convaincu.

Malgré tout, l’intonation de sa voix restait calme et posée. Sidned considérait uniquement maintenant que Seth était capable de passer par divers traits de caractère en peu de temps sans le faire remarquer autour de lui. Ca ressemblait à un vague dédoublement de personnalité sans en être un. Sidned ne trouvait la définition juste à ce que Seth lui faisait subir actuellement. Pourtant tout se passait plus ou moins bien jusqu’à maintenant. Alors pourquoi s’en prend-il subitement à moi ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Ses questions resteraient probablement sans réponses.

Dans un ultime espoir, Sidned se laissa tomber à genoux. Alors que Seth le maintenait inlassablement par les poignets. Alors qu’il le regardait s’abaisser à l’implorer de l’écouter. De croire en ce qui était pour lui incontestable. Incontournable.

-         Je voudrais que tu me suives car je ne me fais pas de doute quant à la nature du lieu où nous nous trouvons. Je ne le fais pas que pour moi. Je le fais également pour toi. Pour que tu comprennes que tout me semble comme hanté depuis notre arrivée. Que Virgil Preston est un homme dangereux. Et Dieu sait que tu n’as pas eu besoin de mes dons de clairvoyance pour t’en apercevoir. Alors, conçois-le toi aussi, Seth. Allons-nous-en avant qu’il ne soit trop tard. Avant que les ténèbres présentes ne nous engloutissent. Partons. Je t’en conjure !

C’était une prière. Une prière adressée à Seth. Avec cette conviction qu’il attendait de lui. Avec toute l’angoisse et la tristesse qu’un être humain pouvait ressentir dans une vie. Car la vie était précieuse. Elle était la source de tout. Du début comme de la fin. Sans la vie, il n’y avait pas la mort. Si Seth prêchait l’interdit, il devait savoir les risques qu’il prenait en s’éternisant ici. Lorsque l’on priait la mort, ne priait-on pas tout le reste ? Tout ce qui importait autant ?

Sidned savait en tout cas que rien en sa triste et misérable personne ne parviendrait à masquer ce en quoi lui-même croyait. Pas comme Seth savait si bien le faire.

-         Décidément, tu ne changeras jamais. Tu deviens de plus en plus pitoyable. Mais je pense te l’avoir déjà dit. Ce que je me demande en réalité, c’est jusqu’à quel point serais-tu prêt à aller, Sidned ? Quelles sont les limites de ton humiliation ?

-         Je ne pense qu’à sauver nos vies avant tout.

-         Nos vies… Tu vois, c’est exactement pour ça que je ne peux m’empêcher de céder à tes caprices.

Sidned ignora l’insulte.

-         Ca signifie que tu acceptes que nous quittions le château ?

-         Bonne question. Je me demande si je ne perdrai pas quelque occasion en partant précipitamment.

La nervosité s’empara de Sidned telle un virus en pleine expansion. Elle l’enveloppa de toute part. Etouffa son cœur en s’y agrippant sauvagement. C’était la réaction que lui provoquait l’attente des décisions de Seth. Sidned était sans cesse sous pression, attendant l’inéluctable. La sentence de Seth. Et par la fenêtre, le ciel indiquait à Sidned que l’après-midi venait sans nul doute de s’entamer. Le mode de vie de ce château en faisait même perdre certains repères. Il fallait qu’ils partent d’ici avant de complètement perdre le sens de la réalité. De la vraie réalité. Sidned en possédait déjà si peu.

Alors que Seth semblait vouloir prendre son temps, le visage de Sidned s’obscurcit.

-         Est-ce que tu comptais tuer à nouveau ? Demanda-t-il. C’était la question qui lui trottait dans la tête.

Seth lui lâcha les poignets pour de bon.

-         Je ne me pose jamais la question avant. Si j’en ai le désir, je prends le temps de prendre en considération les moyens d’y parvenir.

-         Mais… C’est insensé. On ne peut pas désirer tuer avec autant de naturel.

-         Pourquoi pas ? Tu n’as jamais souhaité la mort de quelqu’un ?

-         C’est possible. Mais pas au point de songer passer à l’acte.

-         Eh bien vois-tu Sidned, dis-toi qu’il y a deux sortes de personnes sur terre. Celles qui fantasment sur un idéal à atteindre sans jamais y parvenir car leur moralité est bien trop élevée. Et d’autres qui savent d’avance comment s’y prendre pour satisfaire leurs besoins sans jamais trouver l’occasion de s’y conformer. Même en absence de moralité, on ne peut pleinement être satisfait.

-         Et toi, de quelle catégorie fais-tu partie ? De la seconde ?

-         Non. Je fais partie de ceux qui sont hors catégories. Qui n’ont ni morale ni idéal. Il faut parfois se montrer ingénieux quand on veut obtenir ce que l’on désire. Dépasser les règles, les lois, les préétablis.

Un homme sans morale. Sans idéal. C’est juste de la folie. Si une telle chose existe, ça signifie que tu sors du lot de l’humanité, Seth. Tu fais partie de ceux qui pensent pouvoir dicter le monde en fonction de leur volonté propre. Et ça, la société ne peut sans doute pas le tolérer. Car tous les hommes hors catégories ont finit leur vie en prison ou dans un hôpital psychiatrique. C’est ce qui est arrivé pour la plupart d’entre eux. Sidned ne préféra pas débattre sur le sujet. Il voulait partir. Quitter le château et ses habitants avant qu’un nouveau meurtre n’ait lieu. A sa grande surprise, Seth le força à se relever. A se remettre sur pied. Comme un homme. Parce que les hommes se tenaient constamment debout sur leurs deux pieds pour affronter la suite des évènements.

-         On y va, dit-il. Je t’ai suffisamment entendu geindre pour aujourd’hui. Tu m’as coupé l’envie de me divertir en toute tranquillité.

-         Nous partons vraiment ?

-         Nous devions le faire depuis le début. Je n’avais de toute façon pas l’intention de rester une nouvelle nuit.

Seth s’était-il laissé inspiré par ce qu’il lui avait précédemment dit ou avait-il lui aussi senti le danger les guetter ? Tels deux yeux luisants dans la pénombre ? Deux yeux qui cachaient une menace bien plus grande ? C’était un mystère pour Sidned, mais il était ravi que Seth leur accorde le droit de se sauver d’entre ces murs de pierre froide qui cachaient bien plus que l’imaginable.

La main de Seth emprisonna la sienne. Ses doigts s’enroulèrent autour des siens. La chaleur de Seth lui fit du bien à lui qui ne pouvait s’empêcher d’être gelé de la tête aux pieds. Comme quoi, il suffisait parfois d’une pointe de chaleur à un endroit du corps pour qu’un être tout entier soit réchauffé. Pour l’occasion, c’était Seth qui le maintenait à une température acceptable. Comme lorsqu’ils étaient entrés dans le château, ils sortiraient main dans la main. Cette idée aurait pu procurer du bonheur à Sidned si seulement il ne s’était pas brutalement senti entraîné par la démarche sec de Seth. C’était à la fois un profond mélange de violence intérieure et de réconfort.

Ensemble, ils marchèrent vers ce qui serait leur liberté. Leurs pas les menaient vers la sortie. Chaque mètre qu’ils franchissaient faisait en sorte que Sidned sente déjà l’air lui caresser le visage avec cette étonnante fraîcheur d’automne. Le doux parfum amer de la nature qui se mourrait. L’automne et sa nostalgie toute particulière. C’était un rêve illusoire dont il ne se serait jamais vanté auprès de quiconque, mais Sidned se sentait pour le mieux en y songeant. Cette notion de liberté était essentielle à chaque être humain. Non, à chaque être vivant. Y compris les végétaux.

Lorsqu’ils s’arrêtèrent enfin devant la grande porte de bois massive, Sidned n’aurait jamais pensé que Seth la retrouverait aussi facilement. Quand on savait que lui-même avait mis des heures à retrouver la bonne direction, il aurait pu s’en sentir vexé. Il aurait pu s’il ne s’était pas s’agit de Seth. Rien n’échappait jamais à Seth.

Seth lui lâcha la main pour se tourner une dernière fois et observer ce qu’ils allaient enfin abandonner derrière eux. Avait-il des regrets ? Sidned ne savait pas. Seth ne laissait aucune expression le trahir. Pas plus qu’il ne prononçait mot.

-         Où va-t-on aller ensuite ? Demanda Sidned.

-         Nous allons simplement continuer notre route. Nous verrons bien où cela nous mènera.

Etait-ce vraiment censé ? Sidned se le demandait très clairement. Mais il ne doutait pas non plus qu’il était désormais trop tard pour revenir en arrière. Que ce soit chez eux ou ailleurs, Seth resterait un homme recherché par la loi. Sidned ne doutait pas que les experts soient parvenus à l’identifier. Si Seth tuait à mains nues, cela signifiait qu’il laissait ses empruntes sur le corps de ses victimes. Sidned avait bien envie de lui demander pourquoi. Pourquoi il agissait sans même tenter de se protéger un minimum pour la suite. Est-ce parce que tu te sais suffisamment intelligent pour fuir ? Est-ce que Seth parviendrait à échapper aux autorités à jamais ? Sidned avait conscience que c’était impossible, même pour quelqu’un comme lui. Alors pourquoi se fatiguer à ce point ? Pourquoi disséquer ses victimes vivantes ? Seth devait avoir une bonne raison pour le faire. Sidned ne voyait pas laquelle, mais il ne doutait plus de l’esprit tordu de son frère. C’était une vérité à laquelle il ne pouvait plus s’extraire.

Il revint à la réalité lorsque Seth refit face à la grande porte et lâcha sa main. Le froid revint le combler à une vitesse exceptionnelle. Et Sidned ne pu que contempler Seth qui venait de se saisir de la lourde poignée pour la tirer vers lui. Ses yeux se promenèrent sur son corps bien mieux bâti que le sien. Sur son dos dont il pouvait voir la fine musculature se dessiner à travers les plis de la chemise qu’il portait. Une chemise noire. Etait-ce la sienne ou celle de Virgil ? Plus Sidned regardait Seth, et plus il avait la sensation que quelque chose n’allait pas dans le bon sens.

-         Tu peux venir m’aider ? L’interrogea-t-il alors.

Sa respiration était plus rapide. Sidned ne bougea pas sur le coup. Pas tout de suite. Son cerveau n’avait pas encore intégré ce que cela signifiait. Car il se recouvrait de plus en plus de cet épais brouillard qu’étaient ses perceptions de ce qui l’entourait.

Comme il restait planté sur place, Seth le saisit par les cheveux et le força à le rejoindre. La poignée était suffisamment large pour qu’ils s’y mettent à deux. Sidned posa ses mains sur le métal glacial et ressentit une décharge électrique se répandre dans son cerveau. De la panique. De la douleur. Il haussa les épaules et tira avec Seth. Ce n’était pas la première fois que ça arrivait.

-         Tire de toutes tes forces, Sidned. Cette porte doit être usée par l’âge. Je ne vois pas d’autres explications.

-         Ou tu ne désires pas en voir d’autres. Pourtant, de nous deux, tu es le plus habile quand il s’agit de ce genre de choses.

-         Ferme-là ! Surtout ferme-là, Sidned ! Je n’ai pas envie de t’entendre pleurnicher maintenant.

Avec son faible poids, Sidned tira de toutes ses forces. Comme lui avait demandé Seth. Parce que c’était Seth qui lui demandait. Il tenta de forcer sur la poignée en y mettant tout ce qu’il avait dans le ventre. Jusqu’à ce qu’une fine pellicule de transpiration ne recouvre son front. Jusqu’à ce qu’il cède au peu de résistance qu’il possédait. Sidned se recula et regarda Seth l’imiter. Il sentait en lui un désagréable mélange d’énervement et d’excitation. Sidned n’aimait pas ces sentiments qui s’exprimaient en Seth. Aussi ferma-t-il immédiatement son esprit comme il avait l’habitude de le faire en sa présence. Seth lui laisserait sinon un souvenir de toute son âme pendant des heures à venir, et Sidned ne le supporterait pas.

-         Du sang et des cris, murmura-t-il.

Seth le regarda en fronçant les sourcils. Il avait déjà compris où il voulait en venir. Incontestablement bien avant lui. Le dire à voix haute était une autre affaire. Alors Sidned s’en chargeait pour deux.

-         Nous ne parviendrons pas à sortir d’ici, ajouta-t-il.

-         Je le sais, consentit à répondre Seth. On ne veut pas nous voir quitter cet endroit.

-         Est-ce que c’est Virgil d’après toi ?

-         Sans doute. Je dois reconnaître que cet homme n’est pas un imbécile. Il avait tout calculé depuis le début.

-         Tu ne sembles pas plus affecté que ça ne devrait, fit remarquer Sidned.

Car en aucun cas Seth ne semblait paniquer. Ce n’était pas comme toutes ces autres personnes dont Sidned avait pu ressentir les émotions en touchant la poignée. Des émotions de tout âge. De tout sexe. De toute époque. Les émotions de personnes qui avaient cherché à fuir comme eux. Ou du moins comme lui. Seth se moquait de quitter ou non cet endroit. Sidned n’y était pas aveugle. C’était si perceptif.

-         A vrai dire, je ne suis pas étonné.

Sidned leva son regard sur lui. Il y avait des cernes sous les yeux de Seth. Elles prouvaient qu’il n’avait pas dormi durant la nuit dernière. Pas même une heure. Pas même une minute. Et pourtant, cela ne retirait rien au charme de son visage. Il possédait infiniment cette beauté diabolique. Cet éclat à vous rendre fou. Et par-dessus tout, il possédait l’intelligence d’un homme capable de se servir de ses charmes comme d’une menace. Lorsque Sidned le regardait, il avait l’impression que Seth riait. Il y avait dans ses yeux un sourire. Un sourire qui disait Personne ne m’aura jamais. Je ne suis pas un homme que l’on prend entre ses filets. Seth se disait probablement être un spécimen rare. Un spécimen trop rare pour Virgil puisse le piéger à sa guise.

Tandis que Sidned se prenait d’admiration et de terreur pour Seth, il vit ses lèvres bouger avec frénésie.

-         Virgil doit sûrement réellement s’ennuyer pour vouloir nous garder entre les murs de son château, dit-il en souriant. Si c’est d’égayer ses journées qu’il attend, je vais lui servir ce divertissement sur un plateau d’argent.

C’était dit. Tout en Seth masquait un poison venimeux. Sidned préféra rester silencieux. Il comprenait le jeu de son frère. Il se faisait une raison. Seth défendrait corps et âme cette fierté qui était la sienne. Et lui dans tout ça ? Lui, que deviendrait-il au centre de ce duel ? Une cible. La cible en trop.

Sidned se rapprocha de Seth, passa ses bras autour de sa taille et se colla à lui. Seth le laissa faire. Comme ce jour-là. Comme ce jour où Sidned avait eu besoin de se sentir soutenu. Mais Sidned ne pleurait pas. Cette fois, il avait juste peur de défaillir. Et heureusement, Seth ne le repoussa pas. Il ne passa néanmoins pas ses bras autour de lui. Car il réfléchissait. Il guettait les alentours.

A l’intérieur de ce château aux apparences luxueuses, on les regardait. On ricanait. On se riait de leur situation. Autant que Seth pouvait sourire. Autant que Sidned pouvait se serrer contre son corps chaud. Ne jamais se séparer de ce qui est précieux, pensa-t-il. Ne jamais perdre l’essentiel de vue. Car c’est à deux que nous devrons sortir d’ici. A deux.

S’il avait senti la menace arriver, Sidned n’avait pas été assez rapide pour en échapper. A présent, ils devraient l’affronter. Mais Seth continuait à sourire. Et la possibilité d’être séparé de lui effrayait douloureusement Sidned. Sa peur était à son sommet maximum. Je te jure de tout faire pour ne pas fuir seul. Car il en mourrait. Il mourrait sans Seth. En égoïste, il ferma les yeux et attendit que la suite des évènements survienne.

Par Azalea - Publié dans : Nuits éternelles - Communauté : Lawful Drug
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Dimanche 1 février 2009

Partie 3

Sidned nota avec quelle pertinence ils conversaient. Combien de fois ils avaient prononcé le prénom de l’autre. Comme un interminable duel. Et il nota les traits forcés de Virgil. Un mélange d’amusement et de désagréable. Seth pouvait apparemment manifester chez lui le divertissement comme le mépris. C’était impressionnant. Les pieds de Sidned s’agitèrent sous la table. La menace qu’ils propageaient le rendait anxieux. Emprisonnaient ses pensées d’un étau pesant. Sidned n’aimait pas ce qui était lourd à porter. Tous ces sentiments à l’état brut qui dansaient autour de lui n’étaient que trop lourds pour son esprit. Il ne pu qu’un peu mieux respirer lorsque Virgil le laissa seul avec Seth. Seth ne paraissait nullement contrarié.

-         Comme ça tu as fait un malaise ? S’exclama-t-il avec nonchalance.

-         Oui. Est-ce que tu vas me faire des reproches à ce sujet ?

-         Non.

-         Comment ça non ?

-         Ca devait arriver d’une façon ou d’une autre. Le manque de nourriture. L’absence de sommeil. L’absorption de drogues. N’oublions pas le stress. Tout ça ne fait pas bon ménage. Ce n’était pas ta constitution fragile qui aurait pu résister aux conséquences induites.

Sidned se sentit ennuyé, mais il était forcé de le reconnaître. Quand on était comme Seth, on ne pouvait jamais se tromper. Il le connaissait très bien. Il connaissait tout de lui, de ses déficiences. Même les plus intimes. Sidned se savait faible. Inlassablement, il se le reprochait. A longueur de journée, il ne cessait de se rappeler que les personnes comme lui étaient un poids pour les autres. Sidned était un poids pour Seth. Et il avait bien raison de le lui reprocher. Car Sidned savait que chacune des paroles de Seth transpirait la moquerie. Une moquerie qui lui était destinée. A lui et à lui seul.

-         Alors tu savais et tu n’as rien fait ? Reprit-il. Tu m’as laissé me perdre dans un château dont je ne connais rien sans te faire le moindre souci ?

Seth fit semblant de réfléchir à la question.

-         Ca dépend de ce que l’on entend par ne pas se faire le moindre souci. Je savais juste qu’il ne t’arriverait rien de bien dramatique. Et même si ça avait été le cas, tu étais tellement vanné que tu n’aurais sans doute rien remarqué. Tu n’aurais sans doute pas senti qu’on te déchirait les entrailles. Pas plus que tu n’aurais senti ton sang se vider de ton corps. Vraiment, Sidned, que de tracas pour rien !

Serait-ce ta façon de percevoir ma fin, Seth ? Sidned ferma les yeux. Il ne voulait même pas y penser.

-         Et si tu mangeais quelque chose ? Ajouta Seth comme pour le narguer un peu plus.

La réponse fut immédiate.

-         Je n’ai pas faim.

Car qui aurait faim après avoir entendu des propos aussi peu ragoûtants ? Seth avait le chic lorsqu’il s’agissait d’équerrer les autres avec ses idées malsaines. Son imagination tordue au possible. Sidned en aurait presque vomi son dégoût s’il savait que Seth ne serait pas derrière lui pour le submerger de ses idées noires.

-         Tu n’es pas raisonnable.

-         L’es-tu au moins toi-même ?

-         Pourquoi répondre à une question pour laquelle tu connais déjà la réponse ? Ca n’a pas de sens.

Contre toute attente, Sidned se décida tout de même à piocher un croissant qui traînait dans un panier sur la table. Seth le regarda d’un œil amusé tout en s’abstenant de tout commentaire. Pour une fois. Sidned pouvait bien en profiter. Jamais il n’avait vu une table aussi remplie en mets que celle que leur proposait visiblement Virgil. Comme pour le repas improvisé de cette nuit, il se montrait indéniablement généreux. Toujours trop généreux aux yeux de Sidned. Toute chose avait un prix, ce n’était que trop bien connu.

-         Que s’est-il passé cette nuit ? Demanda-t-il brusquement curieux. Je suis pratiquement certain que tu es resté éveillé jusqu’au petit matin. De quoi avez-vous parlé ?

Son audace surprit à peine Seth.

-         Dis-moi… Serais-tu en train de m’interroger sur mes activités ?

-         On peut dire ça.

-         Je constate donc que ces quelques heures de sommeil t’auront été bénéfiques. Tu es bien plus en forme que je l’espérais. Mais surtout, continue à manger. Je ne voudrais pas que tu perdes de ta bonne énergie.

Sidned l’écouta, il se servit un second croissant. Il y avait longtemps qu’il n’avait plus mangé avec une faim réelle. Des années. C’était comme si le château lui redonnait un appétit nouveau en l’espace de quelques secondes. Comme si ces croissants avaient un goût bien plus prononcé et bien plus savoureux que tout ce qu’il avait déjà pu manger auparavant. Sidned retrouvait l’appétit qu’il avait perdu depuis si longtemps. Néanmoins, il ne se laissa en rien égarer de ses motivations actuelles.

-         Tu vas me mijoter combien de temps encore avant de me dire ce que tu as fait durant le reste de la nuit dernière ? Contrairement à moi, je suis certain que tu n’as pas dormi.

-         Penses-tu que je te le dirai facilement ?

-         J’aurais espéré.

-         J’attends de te voir me supplier comme il le faut. Dans les formes. Selon les principes habituelles.

-         Mais enfin, Seth…

Il y avait déjà cette note de pitié dans sa voix. La marque de l’emprise que Seth avait sur lui. Sidned ne pouvait même pas dire s’il détestait ça ou non. Il était bien trop stressé pour s’en interroger. Bien trop angoissé par l’idée qu’ils devaient rapidement quitter les lieux. Ce château qui lui rappelait combien ses pensées pouvaient s’embrouiller quand rien autour de lui ne semblait normal.

Sidned tenta de se détendre. De reprendre une respiration plus calme. Il savait que s’il ne parvenait pas à se contrôler, il finirait par céder à la panique. Seth le regardait en souriant et il dû fermer les yeux pour ne pas le voir plus amplement plaisanter de toute l’inquiétude qu’il portait quant à son attitude. Attitude que Sidned jugeait comme beaucoup trop désinvolte pour être un temps soit peu sérieuse. Mais même si Seth était rusé, Sidned savait qu’il aimait s’amuser. Et pour s’amuser de la manière qu’il l’entendait, il fallait prendre des risques la plupart du temps.

Sidned aurait peut-être trouvé les arguments pour le contrer un minimum. Peut-être aurait-il eu l’illusion de tenir tête à Seth si son regard ne s’était pas posé sur un journal ouvert sur la table au moment de rouvrir les yeux. Il l’avait à peine remarqué jusqu’à présent. Il l’avait juste entrevu sans y prêter de réelle attention. Mais maintenant qu’il prenait le temps d’observer un peu mieux ce qu’il avait non loin de lui, il nota qu’il aurait mieux fait de ne jamais se détourner de Seth durant leur conversation. Pas même une seconde. Sidned inspira profondément, déglutit et avala sa salive. Il sentit son cœur se serrer douloureusement. En rassemblant son courage avec le peu d’optimisme qu’il lui restait, il se saisit lentement du journal et le parcourut sans un mot. Seth le regardait sans perdre son sourire. Ou alors s’était-il élargi. Sidned ne savait plus. Il ne voulait pas savoir.

-         Qu’est-ce que…, bégaya-t-il maladroitement. Est-ce que c’est la vérité ?

-         De quoi parles-tu ?

-         De ce que raconte ce torchon. Cet homme est-il vraiment mort ?

-         Depuis quand les actualités mentent-elles ? Je ne vois pas ce qui te met dans cet état, Sidned. Il n’y a pas de raison proprement valable.

-         Pas de raison proprement valable…

Sidned partit dans un rire jaune. Un éclat de voix que ne lui ressemblait que peu. Il pointa le doigt sur une photo qui avait échappé à Seth la première fois. Celle d’un homme au visage boursouflé. Au physique répugnant. Sidned lui montra l’image d’un ivrogne repoussant. Cependant, il savait que Seth n’avait nullement besoin de photographie pour se souvenir de lui.

-         Cet homme, nous le connaissons tous les deux, dit Sidned.

-         Nous ne l’avons que peu côtoyé.

-         C’était déjà largement suffisant.

Sidned fit la grimace.

-         C’était en tout cas largement suffisant pour toi, ajouta-t-il.

-         Voyons, Sidned. Ne sois pas si dur. N’importe qui aurait succombé à la tentation en voyant un pauvre garçon de ton envergure seul dans son coin. Un garçon si innocent. Si frais. Prêt à être dégusté. Crois-tu vraiment que ce vicelard te méritait ?

-         Alors c’est bien toi ?

Seth grimaça à son tour, et Sidned sentit son cœur rater un battement avant de se retourner dans sa poitrine. Va y, dis-le. Avoue que c’est bien toi. Je ne peux plus m’étonner de rien. Même si ça fait mal. Même si je sens que chaque cellule de mon cerveau menace d’exploser tant la pression est insoutenable. Mais avoue ce que tu as fait, Seth. Ne me fais pas attendre interminablement. Ca devient insupportable.

-         De quoi m’accuses-tu, Sidned ?

-         Bon sang, Seth ! Ne me fais pas dire des paroles que je n’ai pas envie de prononcer. Tu sais très bien qu’elles me déchireraient de l’intérieur. Plus profondément encore que ça n’a été le cas concernant la mort de Roxane.

-         Ce que tu peux être sensible !

-         Qui ne le serait pas ? Cet homme a été ouvert à mains nues. Qui ne serait pas sensible à un acte aussi barbare ? Je pourrais en être malade si je ne me contrôlais pas à l’instant. C’est odieux, Seth. Horriblement abject.

La description puisse-t-elle révéler toute l’étendue du mal-être qu’elle lui procurait plaisait néanmoins à Seth. Sidned pouvait le lire sur son visage.

-         C’est une tragédie, ciel ! Faut-il bien l’admettre ! Je te reconnais bien là, Sidned. Toujours à te soucier des détails. Aurais-tu oublié la promesse que tu m’as faite ?

-         Laquelle ? Voulut nier Sidned.

-         Celle de porter le poids de mes crimes à ma place.

Sidned sursauta, renversant au passage sa tasse. Une longue traînée brune se déversa sur la nappe et s’infiltra dans les mailles du tissu. Sidned s’était attendu à ce que la fierté qui poussait Seth à se complimenter de chacun de ses actes finisse par ressurgir. Ca aurait été inévitable tôt ou tard. Seth se serait vanté de ce qui lui semblait honorable. De ce qui faisait sa suprématie sur les autres hommes. Néanmoins, Sidned ne s’était pas attendu à ce qu’il ne s’en cache pas plus longtemps. Au moins, se dit-il, il était parvenu à garder le mystère durant une bonne partie de la route lorsqu’il s’agissait de Roxane. Il a attendu que je le force à tout avouer. Mais là… Là, il se délecte à reconnaître l’état des faits. Il jouit de m’apprendre la nouvelle. Pourquoi fallait-il que Seth recommence ? Face à son silence, il l’entendit reprendre avec cette pointe de dérision que Sidned lui associait inévitablement.

-         Sais-tu seulement quelle effet cela fait-il d’avoir sa conscience devant soi ? J’agi et tu assumes. N’est-ce pas un compromis des plus arrangeants ?

-         Comme si tu pouvais te sentir coupable !

-         C’est pour cette sombre raison que tu l’es à ma place. Pour tout te dire, Sidned, ce rôle ne pouvait pas mieux t’aller. Il faut croire qu’il t’était destiné.

-         Bon sang, je ne comprends pas. Pourquoi avoir commis un meurtre en plus ? Ca ne te suffisait pas d’avoir tué Roxane ? Il fallait en plus que tu tues ce type ?

-         Il méritait de mourir.

-         Personne ne mérite de mourir.

-         Il t’a offensé.

-         Comme il aurait pu offenser n’importe qui d’autre. Je n’en ai pas souffert, Seth. Regarde-moi, je vais très bien.

-         C’était déjà trop tard pour lui. Il n’aurait jamais dû t’adresser la parole. Il n’aurait jamais dû t’importuner.

Sidned se demandait s’il ne plongerait pas bientôt en pleine folie. C’était si insignifiant. Ca avait tellement peu de sens qu’il parvenait malgré lui à véritablement se sentir coupable de la mort de ce pauvre alcoolique assassiné pour la seule faute de l’avoir importuné. Sidned n’en voulait même plus à Seth. Il s’en voulait à lui-même de s’être trouvé dans ce bar au beau milieu de la nuit. Il se culpabilisait de n’avoir pas remis immédiatement à sa place celui qui lui avait fait des avances. Celui qui par sa faute était devenu la cible de Seth.

-         Est-ce que tu as conscience que ce que tu as fait est grave ? Tenta-t-il de le raisonner.

Mais pouvait-on encore raisonner un homme qui en était à commettre un second crime ? Sidned se disait qu’à ce stade, il pouvait au moins éviter qu’il y en ait un troisième.

-         On pourrait t’enfermer pour le reste de ton existence derrière les barrots d’une cellule. En tuant, tu es devenu un hors la loi. Et plus tu tueras, plus tu leur laisseras la possibilité de retrouver ta trace. N’avions-nous pas fui afin qu’ils ne puissent pas t’attraper ? N’était-ce pas la base de ce voyage ?

-         Je croyais t’avoir déjà dit qu’on ne me jetterait pas en prison. Jamais. Comment pourrait-on laisser un homme croupir dans une pièce étroitement petite lorsque l’on sait que son cerveau vaut son pactole ?

Sidned sentit tout son être s’enflammer.

-         Ne me ressort pas ta fameuse histoire de cerveau dans du formol, je t’en prie !

-         Cela te fait-il trembler de peur ?

Je n’ai pas peur, pensa aussitôt Sidned. Je n’ai pas peur. Mais la réalité était plus dure. Plus sombre que ce que voulait bien lui laisser imaginer son esprit. La réalité était tout autre.

-         Comment pourrais-je me sentir bien en sachant que mon frère, le seul point de repère qu’il me reste, est en voie de devenir comme l’un de ces tueurs en série dont on entend si souvent parler dans toute l’Angleterre ? Je l’admets, tu commences à me terrifier, Seth.

Et t’avouer ma peur en est déjà une en soi.

-         Tu n’oses tout de même pas me comparer à Jack l’éventreur ?

-         Pourquoi pas ? Lui aussi tuait de façon atroce.

Le sourire sans cesse imprégné de Seth lui sembla tout à coup différent. Sidned n’aurait su l’interpréter. Les fabuleuses enquêtes de Londres n’avaient plus rien d’impressionnant pour personne. Tout le monde les connaissait de la première à la dernière ligne. Seth ne faisait pas exception à la règle. Sidned non plus. Ca devait être pour cette raison que Seth souriait différemment.

-         Jack l’éventreur est un tueur démodé, dit-il.

-         Pour un tueur démodé, il ne manque pas de succès. Encore aujourd’hui. Surtout aujourd’hui.

-         Je suppose que les étrangers raffolent simplement de ces bonnes vielles histoires à dormir debout. Tu ne comprends pas la subtilité qui lui a été ôtée de par ce fait. Jack l’éventreur n’est plus le tueur sanguinaire qui faisait peur à tous. Jack l’éventreur est devenu un homme comme tout le monde qui passait son temps à découper quelques prostitués pour le plaisir de tuer les années d’une existence trop longue. Son succès n’éveille plus que la curiosité des touristes.

-         Tu es dur. En ce qui me concerne, ce genre d’histoire me terrorise autant qu’avant. Tu dois savoir de quoi je veux parler, Seth.

-         Oui. Je le sais très bien.

Un nouveau sourire. Un peu plus dans les tons que Sidned connaissait en Seth. Cependant, il ne se laissa pas démonter pour autant. Il n’oublia pas ses objectifs. La raison pour laquelle il l’avait tant cherché à travers tout le château. Et tant pis si Sidned devait mettre certains autres sujets importants de côté, il y en avait un qui ne pouvait plus attendre.

-         Il faut que nous partions, clama-t-il d’un seul coup.

-         Partir ? S’étonna Seth. Nous venons à peine d’arriver. Tu n’as pas envie de profiter un peu plus longtemps des services du maître de ces lieux ?

-         Je ne plaisante pas.

-         Pense-tu que j’étais moi-même en train de plaisanter ?

-         Je voudrais juste que tu m’écoutes.

Je voudrais que tu me fasses cette faveur. Une fois dans ta vie.

-         Je t’écoute sans cesse, Sidned. Tes prévisions. Tes sensations. Tes peurs. Tes jérémiades. Rien ne m’échappe jamais.

-         Si rien ne t’échappe, le comportement de Virgil Preston n’a pas dû faire exception.

-         Possible.

Voyant qu’il n’arriverait à rien de cette façon, Sidned décida de lui confier ce qui le poussait autant à s’éloigner du danger imminent qu’il ne cessait plus de ressentir. Il fallait qu’il l’exprime à Seth. Qu’il lui fasse comprendre ce qui les attendait s’il s’obstinait à rester. Au moment où il se lança dans le récit de ce qui lui était arrivé ces dernières heures, il vit Seth se resservir du café.

-         Virgil n’est pas le seul habitant du château, dit Sidned.

-         Parles-tu de ses serviteurs ?

-         Pas seulement. Rends-toi compte que leur présence à eux seuls nous avait déjà échappée. Mais ce n’est pas de ça dont je veux te parler. Il y a un autre habitant en ces lieux. A juste titre. Il a à peu près mon âge. Il était étrange. Je n’ai jamais vu quelqu’un comme lui. Je saurais à peine te le décrire tant il est différent de nous. Or, il n’est pas comme Virgil. Il est particulier. Il…

-         Nom de Dieu, où veux-tu en venir, Sidned ?!

Ses explications devaient s’étaler sur une durée de temps trop longue. Seth n’aimait pas les longs discours. Il valait mieux que ce soit à la fois court et précis. Comment avait-il pu oublier cela ? Dans son impatience, Sidned crut que Seth allait renverser le café que contenait sa tasse. Comme lui-même l’avait fait précédemment avec son chocolat.

-         Il m’a mis en garde, reprit-il en s’épargnant cette fois des détails. Il m’a conseillé de partir le plus rapidement et le plus loin d’ici.

Seth semblait peu touché de l’apprendre.

-         Chacun a ses intérêts propres. Les siens étant de nous voir quitter les lieux qui lui appartiennent peut-être en partie. Dis-toi bien que personne n’agit pour le bien d’autrui s’il n’y a pas un gain au final.

-         Il avait l’air sérieux.

-         Je le suis également. Je ne vois pas pourquoi nous devrions partir alors que nous nous sommes enfin faits accueillir comme il se devait.

-         Ca ne devait être que jusqu’à ce matin. Nous devrions déjà être repartis. Tu abuses de l’hospitalité qui t’a été offerte.

Seth se redressa soudainement et Sidned sursauta, ne s’y étant pas attendu. Seth était brusquement bien plus roche de lui. Il vit l’une de ses mains se lever. Il craint de se voir giflé.

-         Mets-toi une bonne chose dans le crâne, cracha Seth en posant un doigt contre l’une de ses tempes, mets-toi bien en tête que rien n’est jamais gratuit dans la vie et qu’il faut savoir saisir les opportunités lorsqu’elles se présentent à toi.

Sidned ne répondit pas. Il ne savait pas vraiment que répondre face au comportement devenu rageur de Seth. Un comportement particulier auquel il ne s’adapterait jamais. Seth passait du calme à la tempête. Il faisait tout pour lui inculquer ce que devait être ses valeurs fondamentales. Les valeurs d’un tueur, ne pu s’empêcher de penser Sidned. Et le doigt de Seth était pressé tellement fort contre le côté de son visage qu’il se demandait s’il ne parviendrait pas bientôt à lui transpercer la tête. Seth lui faisait mal. Sa migraine ne s’en propagerait que davantage. Mais la peur l’empêchait de bouger.

-         Est-ce clair, Sidned ?

-         Tu me fais mal.

-         Je t’ai posé une question.

-         Je t’ai dit que tu me faisais mal.

La réalité, c’était qu’il n’avait pas envie de répondre à cette question. Car s’il pouvait idolâtrer son frère, Sidned ne possédait pas ses valeurs. Plus que tout, il les rejetait en grande partie. Mais Seth ne lâcha pas prise. Il appuya un peu plus contre sa tempe, laissant une douleur aiguë se propager au niveau de son front. Sidned serait forcé de se ranger du côté de Seth s’il voulait limiter les dégâts. Inutile d’ailleurs d’essayer de lutter. Il n’était pas de taille. Il n’y songeait que trop faiblement pour tenter d’arrêter Seth. Mieux valait se soumettre que de le contrarier.

-         Tu as raison, murmura-t-il.

-         Tu manques de conviction, Sidned. Je veux t’entendre reconnaître la véracité de ce que je dis avec toute la volonté que tu possèdes.

-         Je reconnais que je me suis trompé, Seth. Tu avais raison depuis le début. Je me suis égaré. L’inquiétude m’a poussé à m’égarer.

Seth consentit enfin à le lâcher, et Sidned pu souffler sous l’arrêt de la douleur. Il devait avoir la trace de la pression exercée par Seth contre sa tempe. Une empreinte blanche qui disparaîtrait au fur et à mesure. Néanmoins, ce ne serait pas pour autant le cas de son inquiétude. De ses pressentiments. De sa crainte trop marquée par le temps et qui revenait en force depuis leur entrée dans le château. Sidned frissonnait. Sidned baissa la tête. Seth le remarqua.

-         Qui était celui qui a eu la bonté d’âme de te mettre en garde ?

Le ton de Seth était rempli d’amertume, ce qui n’échappa pas à Sidned.

-         Je te l’ai dit. Un garçon de plus ou moins mon âge.

-         Bien entendu, tu as cru ce qu’il te disait sans prendre la peine de réfléchir.

-         Je ne fais que ça, réfléchir. Depuis que nous sommes ici, tout semble indiquer que nous courons un risque. Tu refuses de le reconnaître.

-         Tu réfléchis mal, Sidned !

Seth était si catégorique que Sidned s’imaginait mal tenter de défendre ses intérêts. Seth n’était de toute façon pas disposé à l’écouter. Ce ne serait qu’une perte de temps. Un effort dispensé pour rien. De plus, Sidned n’en montrait rien, mais l’idée de devoir se livrer aux explications qui l’avaient conduit à écouter Liam le fatiguait à l’avance. Il ferma de nouveau les yeux pour les rouvrir aussitôt après. Comme s’il avait espéré se réveiller d’un mauvais rêve. Mais la réalité était bien là. La réalité lui prouvait qu’il était bien assis à la même table que Seth, et que Seth ne se déciderait pas de si tôt à prendre la décision de partir. Sidned savait parfaitement ce que cela impliquait. Tu as commis deux meurtres. Tu te sens invisible. Peut-être même prêt à en accomplir un nouveau. Mais tu es devenu aveugle, Seth. Tu ne te rends pas compte de la grandeur du risque que nous courons. Car si tu décides de rester, tu ne t’en sortiras peut-être pas indemne. Et si tu ne t’en sors pas, je courrai moi aussi à ma perte. C’est notre chute à tous les deux que tu déclencheras. Tu devrais être le mieux placé pour savoir que cette alternative ne m’enchante guère. Sidned se résolut à devoir accepter cette fatalité.

Par Azalea - Publié dans : Nuits éternelles - Communauté : Lawful Drug
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Dimanche 1 février 2009

Partie 2

Sidned enroula ses bras autour de son corps, tenta de s’accorder au rythme des pas de Liam. Il marchait vite. Bien trop rapidement pour lui qui avait brusquement senti le froid s’insinuer sous ses vêtements. Sous le fin tissu de la chemise qu’on lui avait prêtée. Il fallait dire que ce n’était pas bien difficile lorsque l’on considérait avec quelle largeur elle reposait sur son corps fin. Sidned en avait presque les épaules découvertes. Mais ce serait trop que de me plaindre, se dit-il. Ce serait bien trop de protester alors que je souhaite quitter cet endroit au plus vite. Un frisson passa dans son dos et il ne pu s’empêcher de trembler. Liam se retourna sur lui comme par automatisme.

-         Est-ce que tu as froid ?

-         Un peu, répondit Sidned. Ce n’est pas ton cas ?

-         Non. Je ne sens pas le froid.

Sidned se dispensa de tout commentaire. Dès lors où il s’était finalement décidé à quitter les jardins pour espérer récupérer un peu de chaleur, Liam avait accepté de continuer à l’accompagner à travers le château. Car Sidned se savait de nouveau capable de se perdre. Il se savait doté d’un très mauvais sens de l’orientation, et par-dessus tout, il n’avait aucune envie de mettre des heures avant de retrouver Seth. Seth lui manquait. Sa présence lui était trop indispensable pour se passer de lui plus longtemps. Liam semblait le comprendre. Que demander de plus ?

Sidned envisagea les alentours, ne reconnaissant pas le décor. Il aurait pu poser la question à Liam. Il aurait pu lui demander où ils se trouvaient. Mais Liam était calme. Il parlait si peu que Sidned craignait de briser les longs moments de silence qui s’installaient irrémédiablement entre eux. Quelque part, il savait d’avance que ça aurait quelque chose de gênant. C’était comme quand Seth lui demandait de se taire. Il ne cherchait plus du tout à prononcer le moindre mot. Il se taisait afin de le laisser planer dans ce qui devait être un confort à son esprit. Mais Liam n’était pas Seth, et Sidned le comprit à l’instant suivant.

-         Pourquoi ne me poses-tu pas de question ? Dit-il. Pourquoi n’essayes-tu pas de parler ?

La réponse était simple.

-         Parce que c’est trop calme. Tu es trop calme…

-         Les silences sont faits pour être comblés.

-         Qu’est-ce que tu veux dire ?

-         Simplement que ça ne me dérangerait pas de t’entendre t’exprimer.

Le ton lent et les paroles de Liam étaient déstabilisants. Comme il se sentait dérouté ! Jamais il n’avait rencontré une personne aussi difficile à cerner. Rien ne semblait l’atteindre. Aucun tracas ne semblait l’effleurer. Liam était si détendu et étrange que Sidned ne savait plus comment se comporter avec lui. L’avait-il déjà su ? En tout cas, il ne cessait plus de se demander s’il devait parler ou se taire. Il n’osait pas le questionner sur quoi que ce soit. Il ne s’autorisait simplement pas un comportement normal en sa présence. C’était frustrant de constater à quel point il pouvait se sentir mal à l’aise. Pour tout dire, il avait juste espéré que Liam daigne bien vouloir s’adresser à lui en premier. Pour qu’il n’ait pas à le faire de lui-même. Ca n’avait malheureusement pas été le cas.

Sidned allait alors tenter de dire quelque chose lorsqu’ils s’arrêtèrent devant une porte. En l’espace d’une fraction de seconde, c’était comme si le temps venait de s’arrêter. Comme si Liam venait de prendre ses distances avec lui. Encore une fois. Pourquoi faut-il qu’il se rétracte aussi facilement ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi absolument au moment où je m’apprête à parler ? Ca m’énerve. Il m’énerve. Ce n’est qu’un étranger, et il possède sans doute tout ce que je déteste chez quelqu’un. Et pourtant, je ne parviens même pas à lui en vouloir. Je ne suis pas assez méchant pour ça. Je ne possède pas la force de caractère de Seth. Mais Liam était de nouveau lointain.

-         Je ne compte pas aller plus loin, dit-il comme pour confirmer ses doutes. Tu devras passer cette porte sans moi.

C’était comme s’il lui annonçait un terrible danger. Sidned ne s’en sentit que plus déstabilisé. Son mal de crâne lui indiquait bien qu’il y avait une ou plusieurs personnes derrière cette porte. Il espérait bien entendu y retrouver Seth. Mais il ne comprenait pas Liam. Pourquoi ne pas entrer avec lui ? Même si Seth pouvait s’avérer dangereux, Sidned ne le voyait pas commettre quoi que ce soit d’inconsidéré. Pas en présence de plusieurs personnes. Plusieurs témoins. Il était intelligent. Sidned se le rappelait chaque jour, chaque matin, de son existence. Parfois même avant de s’endormir. Ca lui donnait ainsi la confirmation que Seth serait capable de le retrouver s’il lui arrivait de se perdre au sein de ses cauchemars les plus terribles. Mais là n’était pas le problème.

-         Pourquoi ne désires-tu pas entrer toi aussi ?

-         Je n’en ai pas envie.

-         Mais pourquoi ?

-         Tu n’as pas besoin de le savoir.

Sidned se mordit la lèvre inférieure en prenant conscience que Liam n’était définitivement pas disposé à le suivre comme à lui donner la moindre explication. Il aurait dû s’y tenir. Se contenter d’un simple refus. Mais pour ne pas changer, Sidned aimait à connaître les raisons de n’importe quel choix qui s’opposait à sa volonté, si infime soit-elle. En l’occurrence, il voulait connaître les raisons de Liam. Aujourd’hui, c’était Liam qui le forçait à devenir un peu curieux. A croire que Seth déteignait sur lui à force de le côtoyer. Sidned ne se gêna en tout cas pas pour insister.

-         J’ai envie de savoir, dit-il.

-         Et je n’ai pas envie de te le dire.

-         Pourquoi ?

Sidned avait conscience que ça faisait beaucoup de Pourquoi en peu de temps. Il n’aurait jamais osé user de cette méthode avec Seth. Pas plus avec Virgil. Toutefois, son esprit lui disait que Liam n’était pas comme eux. Aussi étrange semblait-il être, il ne lui ferait pas de mal. Liam ne le blesserait pas d’une quelconque manière. D’ailleurs, sa réponse n’évoqua à Sidned qu’un doux murmure. Aussi léger et glacial qu’une brise en cette période d’automne.

-         Tu poses trop de questions. Je crois te l’avoir déjà dit, il y a des choses qui ne te regardent pas.

-         Pas même celle-ci ?

-         Non. Pas même celle-ci.

-         Il m’est difficile de saisir la logique avec laquelle tu fonctionnes, Liam.

Liam fut déstabilisé en entendant Sidned prononcer son prénom. Ce n’était pas la première fois. Et Sidned ne savait pas avec quelle volonté il s’était permis de le formuler de nouveau. Seth lui disait souvent que prononcer le prénom de quelqu’un signifiait qu’on lui prêtait une attention toute particulière. Qu’importe la situation. Qu’importe sa consonance. Pour le coup, Sidned commençait à comprendre. Il comprenait que ce que Seth voulait en réalité dire, c’était que l’on pouvait se montrer intime sans toutefois l’être. Juste par le biais d’une simple appellation.

-         J’en suis désolé, répondit Liam. Peut-être ai-je eu tort de me montrer un peu trop prévoyant à ton égard.

Ce n’était pas qu’une question de prévoyance ou de sympathie parce qu’il avait eu l’honnêteté de le mettre en garde contre l’éventuel danger de ce château. Sidned connaissait déjà les risques de toute façon. Bien avant qu’il n’en soit averti. Il haussa à demi les épaules. Pas comme l’aurait fait Seth. Plutôt comme il lui arrivait de le faire avec ce sens de la naïveté et de l’abandon qui lui étaient propres. C’était dans son caractère, et on ne l’en changerait pas.

-         Ce n’est pas une question de prévoyance, expliqua-t-il. J’aurais sans doute juste espéré que tu me suives jusqu’au bout.

-         Je ne t’ai pas suivi. Juste indiqué le chemin.

-         D’accord, tu m’as juste indiqué le chemin. Mais pourquoi ne pas le terminer jusqu’au bout ?

-         Il est terminé.

-         Non, il ne le sera que lorsque j’aurais franchi cette porte.

-         Ce n’est qu’un détail.

-         Certains détails peuvent faire toute la différence.

-         Aucun détail n’a d’importance pour moi. Je ne ressens pas ce qui est essentiel.

Tu ne sembles visiblement rien ressentir. Sidned aurait voulu trouver l’argument qui aurait fait tomber cette barrière infranchissable que Liam s’obstinait à dresser entre eux. Mais Liam semblait déterminé à ne pas flancher de si tôt. Il gardait indéfiniment cette distance incompréhensive pour Sidned.

-         Est-ce que tu en as assez de me tenir compagnie ?

-         Je ne t’ai pas tenu compagnie.

-         Je sais. Tu m’as juste indiqué le bon chemin. Alors c’est cette pièce que tu n’apprécies pas ?

-         Ca n’aurait pas de sens.

Sidned réfléchit quelques secondes à la situation. Il observa Liam durant un long moment et opta finalement pour une raison tout autre.

-         Et s’il y avait une personne que tu ne pouvais pas considérer derrière cette porte, ça pourrait tout changer.

Liam ouvrit un peu plus grand les yeux. Lui prêta plus d’attention.

-         C’est ça ? Questionna Sidned.

-         Non.

-         J’ai raison, n’est-ce pas ?

-         Tu as tort.

Sidned jugea l’attitude de Liam comme brusquement moins menaçante. Vraiment, il ne parvenait plus à l’imaginer en train de lui faire du mal. C’était comme si Liam venait de balayer toute menace d’un seul coup. Comme si Sidned l’avait d’abord jugé trop rapidement. Si Sidned venait à raconter à Seth qu’il l’avait saisi par la gorge lorsqu’il était venu à lui la toute première fois, Seth ne le croirait pas. Seth distinguerait ce que lui-même avait mis plusieurs heures à voir. Mais Sidned s’apercevait qu’il y avait peut-être une question qu’il aurait dû poser à Liam depuis le début.

-         Quel âge as-tu ? De ça, tu ne vas quand même pas en faire un secret ?

-         Seize ans.

Comme il l’avait pressenti, Liam était jeune. Très jeune, et plus mâture qu’il n’était possible de l’imaginer à cet âge. Finalement peut-être plus mature que lui-même ne le serait jamais. Car Sidned savait que le peu de précocité qu’il possédait lui venait de Seth. Seth lui avait appris pratiquement tout ce qu’il savait ou devait en tout cas savoir sur lui-même comme sur les autres. La seule autonomie que possédait alors Sidned était cette communication avec l’au-delà qui n’appartenait qu’à lui. Ce don qui lui était inné et qu’il travaillait sans aucune aide. Par ses seuls moyens. Et quels moyens ! La plupart du temps, c’était sa tête qui souffrait de maux considérables.

Sidned chassa immédiatement ces pensées de sa mémoire. Il décida qu’il était temps d’accélérer le mouvement. Liam comme lui n’allaient pas rester plantés au même endroit indéfiniment. Ce n’était pas possible. A ce rythme, Sidned ne reverrait pas Seth de si tôt. Alors, dans un geste lent, il posa une main sur la poignée de la porte sans pour autant ouvrir cette dernière. Liam s’intéressa à peine à son geste.

-         Tu comptes finalement entrer ? Demanda-t-il d’une voix éteinte.

-         Oui. Mais j’aurais espéré que tu reviennes sur ta décision.

-         Je ne comprends pas pourquoi tu tiens tellement à ce que je vienne avec toi. Est-ce que tu aurais peur ?

En réalité, je suis le plus grand trouillard que cette terre ait pu porter.

-         Je n’ai pas peur.

Il devait déjà l’avoir dit précédemment. Il ne se souvenait pas quand il l’avait dit, mais il l’avait bien dit. Il avait déjà bien menti. Car en réalité, Sidned ne voyait pas qui d’autre que Seth ou Virgil se trouvait derrière la porte. A moins qu’il n’y ait d’autres hôtes imprévus, Sidned ne doutait pas de cette perspective. Et l’un comme l’autre, ils avaient quelque chose d’effrayant. Même s’il était habitué au tempérament de Seth, Sidned ne voulait pas l’affronter seul après son absence le reste de la nuit. Il ne voulait pas l’entendre lui dire quel petit frère pitoyable il faisait.

Finalement, lorsqu’il vit Liam lui jeter un dernier regard pour ensuite lui tourner le dos, il abandonna. Il ne chercha pas non plus à le retenir lorsqu’il fit quelques pas dans le but de s’en aller. On ne forçait pas les gens à se plier à votre volonté. Pire, on ne les forçait pas à assumer le fait que vous puissiez vous servir d’eux. C’était tout juste intolérable de se le dire. Sidned en abandonna même l’idée. Il aurait au moins essayé.

Respirant un bon coup, il se décida à affronter ce qui l’attendait de face. Avec un minimum de courage. Ce n’était pas la première fois qu’il craignait la colère de quelqu’un, ce ne serait pas non plus la dernière. Sa main abaissa d’elle-même la poignée dans un grincement sonore. Et la porte s’ouvrit. Elle s’ouvrit sur cette grande pièce faite de richesse que Sidned avait déjà eu l’occasion d’admirer. Cette fois, il était entré par la seconde porte, mais cela n’empêcha pas tous les regards de se poser sur lui. Ou du moins, de sentir Seth comme Virgil le dévisager avec cette expression qui se voulait de le prévenir qu’il mettait les pieds en un lieu où il n’avait peut-être pas été attendu à ce moment précis. Lequel devait-il le plus craindre ? Sidned se le demandait. Cependant, Virgil le coupa rapidement dans sa brève réflexion.

-         Sidned, s’exclama-t-il sur un ton douceâtre, nous ne nous attendions certainement pas à vous voir apparaître dans cette pièce aussi soudainement. D’où venez-vous ?

-         Je m’étais perdu.

-         Je n’en suis pas surpris. Le château est grand. Heureusement, vous semblez avoir retrouvé la bonne direction. Venez donc vous asseoir avec nous.

Virgil fit un geste de la main que Sidned identifia comme de banal à la vue de ces yeux qui l’observaient sans grand intérêt. Sidned revint sur son avis de cette nuit. Il n’était pas intéressant pour Virgil. Il n’était pas la principale attraction en ces lieux. Dans ce cas, était-ce Seth ? Etait-ce toujours Seth qui le fascinait au plus haut point ? Quoiqu’il en soit, il prit place à la table. Non loin de Seth, mais assez près au cas où cela s’avèrerait nécessaire. En passant, il pu remarquer l’indifférence avec laquelle le fixait son frère. Une indifférence surmontée d’un sourire en coin. D’un sourire carnassier. Sidned tressaillit. Que va-t-il me faire ? Se demanda-t-il. Quel sort me réserve-t-il ? Mais Seth ne ferait rien dans l’immédiat, il le savait.

-         Prendrez-vous du café ? Lui demanda Virgil.

Il s’efforça de revenir à l’instant présent.

-         Non, merci.

-         Oh, vraiment ? Rassurez-moi et dites-moi que ce n’est pas parce que vous me tenez en méfiance comme votre frère l’a déjà fait.

Sidned se tourna vers Seth, ne comprenant que très vaguement. Seth haussa simplement les épaules et adressa un sourire cruel à Virgil.

-         En réalité, Sidned déteste le café. Il ne boit que du chocolat chaud. Il ne faut pas qu’il soit trop épais, mais en revanche, il peut parfaitement être sucré avec exagération.

-         Vous semblez parfaitement connaître ses goûts, affirma Virgil.

-         C’est uniquement parce qu’il s’agit de mon cher frère.

Les mots sonnaient si mal dans la bouche de Seth que Sidned comprit tout de suite avec quel plaisir il tentait de le mettre mal à l’aise. Sidned était tellement habitué à ce qu’il se joue de lui qu’il n’aurait su dire s’il était réellement en colère ou non. Après tout, il était destiné à n’être que le bouffon de Seth. Un souffre-douleur que l’on venait sans aucune forme et manière de placer à l’arrière-plan. Sidned s’en contenterait. Pour ne pas changer. Il n’avait pas sa place dans la joute qui confrontait Seth et Virgil l’un à l’autre.

Contre toute attente, on lui servit un chocolat chaud sous les ordres de Virgil. Sidned n’avait une fois de plus pas eu son mot à dire, et il ne pu que le remercier de cette attention. Attention qu’il savait n’être qu’une vulgaire technique pour le charmer et le faire tomber dans un piège qui se refermerait bien vite sur lui. Jusqu’à l’étouffer. Jusqu’à le torturer. Tel un oiseau auquel on aurait coupé les ailes. C’était une particularité chez Virgil qui ne lui avait pas échappée. Seth l’avait-il également remarqué ? Sidned n’en doutait pas.

Lorsque le jeune homme avala une gorgée de chocolat, il sentit le liquide lui brûler la gorge et lui amener les larmes aux yeux. C’était dans ces moments qu’il se disait qu’il était bon d’être vivant.

-         Vous semblez en apprécier la saveur, commenta Virgil. Est-ce que cela vous plaît ?

-         Oui, merci beaucoup.

-         Vous m’en voyez ravi. Le chocolat que vous buvez a tout droit été exporté des caraïbes les plus profondes. Je ne me contente sans cesse que de ce qui se fait de mieux. N’êtes-vous pas de mon avis, Sidned ? Ce chocolat n’est-il pas un délice ?

-         Je me serais parfaitement contenté d’un simple chocolat de la région.

-         Là, je dois avouer que vous me choquez quelque peu.

L’attitude de Virgil laissait pourtant entendre tout le contraire. Il n’était en rien vexé. Tout n’était que comédie. Chacun de ses mots. Chacun de ses gestes. Sidned aurait espéré qu’il se serait contenté de peu pour l’ennuyer, mais Virgil paraissait être bien plus emprunt à s’amuser qu’il ne l’aurait imaginé. Virgil était sournois.

-         J’ai ouï dire que vous aviez été victime d’un malaise au cours de la nuit. Vous sentez-vous mieux à présent ?

Sidned s’en sentit légèrement honteux. Il fit tout pour ne pas croiser le regard de Seth, mais il ne chercha pas pour autant à fuir celui de Virgil.

-         Je vais bien, répondit-il.

-         Très bien. Surtout, n’hésitez pas à me faire savoir que vous vous sentez de nouveau mal si cela devait survenir.

-         Ce ne sera pas le cas.

On ne pouvait plus affirmatif. Cependant, Seth reprit la parole par-dessus. Sidned appréhendait la suite des évènements.

-         Vous le mettez mal à l’aise, Virgil ! S’exclama-t-il dans un éclat de rire moqueur. Laissez-le donc un peu tranquille !

-         Vous avez raison. Pardonnez-moi.

Virgil se joignit à son rire. La moquerie, ce fut tout ce que cela inspira à Sidned. La moquerie de Seth jointe à celle de Virgil. Pouvait-ce être pire ? Non. Bien sûr que non. Il y avait un moment maintenant que Seth ne s’était pas fendu de ses mesquineries par rapport à lui. Sidned ne savait s’il devait s’en sentir soulagé ou pas. En tout cas, Seth continuait de s’intéresser à lui. Même si c’était dans un but peu jouissif pour tous.

Le rire de Virgil s’arrêta en premier, et Sidned pu sentir qu’il avait apprécié ce court échange d’émotions. Car il s’agissait bien d’émotions, même si elles étaient dérangeantes en un sens. Parfois, un rire était bien plus communicatif qu’un long récit.

-         Je n’avais plus ri depuis longtemps, avoua-t-il. Ca fait un bien fou. Par contre, si vous le permettez, j’aimerais me retirer pour un certain temps. J’ai certaines choses à régler. Rien de bien important mais qui ne peut toutefois attendre. Et puis, je ne crois pas me tromper en affirmant que vous avez sans doute besoin de parler entre frères. N’est-ce pas, Seth ? Même si ce n’est que pour quelques heures, Sidned a dû terriblement vous manquer. Vous semblez si liés.

Seth resta égal à lui-même.

-         Nous avons forcément tous des liens étroits avec une personne en particulier. Vous comprenez, Virgil ?

-         Mais absolument, mon cher Seth.

Par Azalea - Publié dans : Nuits éternelles - Communauté : Lawful Drug
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Dimanche 1 février 2009

Chapitre VI.

 

Partie 1

L’aurore teintait le ciel d’une douce couleur orangée tandis que Seth portait sa tasse à ses lèvres. Du café. Fort comme il l’aimait. Assez amer pour le tirer de sa transe matinale. Il n’avait pas dormi cette nuit. Quand Virgil lui avait demandé s’il était d’accord pour continuer à écouter ses explications sur les divers poisons en sa possession, Seth n’avait pas hésité un instant. Il avait immédiatement accepté. Et la discussion avait pris le chemin des armes appropriées pour impressionner une quelconque victime potentielle. Evidemment, Seth s’était enthousiasmé des discours de Virgil. Que ce soit sur la composition des poisons comme de leur utilisation. Virgil était juste passionné, et les gens passionnés étaient intéressants. Extrêmement surprenants et menaçants. Seth s’était alors rendu compte qu’avant de quitter les lieux, il avait eu besoin d’en apprendre plus sur Virgil. Car Virgil représentait à ses yeux un élément susceptible de devenir un adversaire de taille. Et Seth n’aimait pas laisser ce genre d’individu derrière lui sans le connaître véritablement. Sans lui trouver au moins un côté néfaste à sa personne. Aussi intelligent et nuisible soit-il, Virgil avait bien une faiblesse. Quel humain n’en avait pas ? En tout cas, Seth était assez méfiant pour savoir que la vie était parfois faite de surprises. Certaines rencontres s’oubliaient vite, d’autres pouvaient se reproduire.

Malheureusement, il arrivait que certaines personnes ne coopèrent pas avec facilité. Seth ne l’aurait avoué à personne, mais lorsqu’il voyait Virgil siroter son propre café avec un air détendu, il se disait qu’il ne s’agissait pas d’un homme dépourvu de sens. Comme lui, Virgil observait. Virgil traquait. Il attendait patiemment le moindre signe. Aussi infime soit-il.

-         Je ne pensais pas vous voir rester plus longtemps, Seth, fit soudainement remarquer Virgil. Votre présence chez moi m’honore. Je ne cesse de vous le répéter.

Seth ancra aussitôt son regard dans le sien. Un regard qu’il voulait bien évidemment envoûtant.

-         Je suis le premier à être honoré, Virgil. Votre démonstration des plus grands poisons m’a ébloui. Je ne pensais pas cela possible.

-         Dois-je comprendre que c’est une sorte de remerciement ?

-         Je dirais davantage une marque de respect. S’il y a bien une chose que je déteste, ce sont les remerciements. La politesse avec laquelle ils sont dits les rend superficiels.

-         C’est un fait.

Virgil se tue un instant pour rassembler ses idées et reprendre presque aussi vite.

-         Néanmoins, vous connaissez à présent l’un de mes secrets les plus intimes, Seth. N’auriez-vous pas en retour l’amabilité de me parler davantage de vous ? Je ne tiens pas à vous connaître en détails, ce n’est pas mon objectif, bien entendu. Mais j’aimerais savoir quelles sont vos motivations actuelles. Après tout, vous êtes entré par effraction chez moi.

-         Subtil. Serait-ce une façon d’obtenir quelques informations essentielles à mon sujet ? Je croyais vous avoir dit que je n’aimais pas la politesse mal placée.

-         Si seulement c’en était. Il se trouve simplement que j’aime savoir à qui j’ai affaire. Tout comme vous semblez vous amuser à le faire…

Quelque chose dans la voix de Virgil fit comprendre à Seth qu’il ne plaisantait pas. Il n’avait pas envie de dissimuler son jeu plus longtemps. Dans ces conditions, à quoi bon continuer à se cacher lui-même face à quelqu’un d’aussi perspicace que l’était Virgil Preston ?

-         Vraiment, ironisa Seth, vous venez de me prendre au piège ! Je ne m’attendais pas à ça, et je suppose que je suis forcé de reconnaître que je n’ai pas fait preuve des meilleures distinctions à votre égard, n’est-ce pas ? Dans ce cas, allez-y, Virgil. Posez-moi vos questions. Je jugerai ensuite s’il me semble bon ou pas d’y répondre comme vous le désirez.

-         Je n’en attendais pas moins de vous. Vous êtes bien à l’image que vous voulez donner de vous. En réalité, j’aurais voulu connaître la raison qui a fait que vous vous trouviez dans ma demeure au beau milieu de la nuit. La vraie raison. Mais je doute que vous me la donniez.

Quelle lucidité ! Pensa Seth. Lui aussi est à l’image qu’il veut bien donner de lui.

-         Par contre, continua Virgil, je me demande ce que quelqu’un comme vous peut bien trouver à la région. Nous ne sommes pas loin de Londres, c’est vrai, mais vous ne me semblez pas être fait pour ce genre d’endroit touristique. A moins que ce ne soit qu’une question de goût pour les spécialités régionales ? Le vent est baigné des senteurs maritimes à perte de vue.

Et il n’avait pas tout à fait tort. S’il y avait bien quelque chose que Seth détestait par-dessus tout, c’était le tourisme. Il ne supportait qu’à très faible dose l’ambiance touristique de la capitale. Pour le nombre élevé de personnes qu’on y rencontrait, mais également pour les origines de celles-ci. Seth était ce que l’on appelait un voyageur inhabituel. Il s’introduit partout sans pourtant pouvoir supporter longuement ce qui lui était étranger et qu’il peinait à comprendre.

-         C’est la première fois que je mets les pieds dans le sud de l’Angleterre, répondit Seth sans le contredire.

-         Vraiment ? Et qu’est-ce que cela vous inspire ?

-         Pas grand-chose pour être honnête. Il faut dire que mon voyage s’est vu offrir une pause imprévue.

-         Et quelle pause ! Elle vous aura entraîné jusqu’en ma demeure.

-         Je ne le regrette pas.

Virgil émit un petit rire.

-         Oh vraiment, Seth… Pourquoi débattre à ce propos lorsque nous savons tous les deux que vous aviez de toute façon prévu depuis le début de faire une halte ici ?

-         Est-ce ce que vous croyez ?

-         Absolument.

-         Virgil, murmura Seth, vous ne manquerez donc jamais une occasion de me surprendre ?

-         C’est uniquement parce que je sais que vous seriez le premier à le faire.

Seth enlaça ses longs doigts sur la table sans lâcher du regard Virgil. En temps normal, il aurait tout fait pour se débarrasser au plus vite d’un type tel que lui. Un homme censé qui s’amusait à lui faire savoir à quel point il n’était pas dupe de ses manigances. Depuis cette nuit, il arrivait à Virgil de le piquer. Mais Seth ne s’en plaignait nullement. Après tout, ça ne rendait que plus amusante la situation.

-         Je suis surpris que vous ne posiez pas d’autres questions, dit-il d’une voix posée. D’une voix qui ne laissait rien percevoir de son humeur actuelle.

-         Est-ce ce que vous attendez de moi ?

-         Je ne sais pas. Peut-être vous aurais-je imaginé plus curieux. Vous ne semblez jamais poser de questions au hasard.

-         Eh bien, j’ose supposer que nous sommes tous les mêmes. Nous avons tous envie de savoir à qui nous avons à faire face. Dans mon cas, j’aurais sans doute voulu savoir comment était la région d’où vous veniez. Il est rare que des voyageurs du nord de l’Angleterre se plaisent à venir me rendre visite.

-         Edimbourg n’est en rien extraordinaire.

-         Réellement ? Est-ce réellement ce que vous pensez d’un lieu où vous avez dû passer de nombreuses années paisibles ? C’est tout du moins ce que j’imagine.

Un sourire perfide qui se voulait de lui tirer les vers du nez. Seth allait immédiatement reprendre la parole pour détourner Virgil de son objectif premier quand une jeune servante entra dans la pièce, un plateau d’argent entre les mains. Un plateau contenant un journal. Seth tiqua mais ne dit rien. Il s’abstint davantage quand il surprit les yeux dépourvus de cette intelligence nécessaire lorsque l’on voulait jouer dans la cours des grands. En l’occurrence, lorsque l’on voulait faire partie du festival de fausses intentions que venaient d’inaugurer Virgil à son égard comme envers celui de Sidned. Il attendit patiemment qu’elle soit sortie de la pièce avant de parler.

-         Il faudra que vous m’expliquiez, Virgil.

-         Quoi donc ?

-         Comment un homme qui réside au sommet d’une colline et qui semble à peine s’être adapté au monde moderne peut-il se procurer le journal ?

-         Ce n’est qu’une question d’organisation.

Il ouvrit ledit journal sans faire preuve de manières. Comme s’il n’était déjà plus présent dans la pièce. Mais Seth était bel et bien là. Par-dessus tout, il ne supportait pas le moins du monde d’être ainsi mis au second plan. Il était indispensable. Trop important pour être oublié.

-         Ne vous fichez pas de moi. Il y a des kilomètres qui séparent ce château du bas de la falaise. Sans compter le chemin à faire pour atteindre le village le plus proche. La probabilité pour que vous y parveniez en une matinée est inexistante.

Virgil ne leva que légèrement les yeux de son journal. Si légèrement que Seth se demandait s’il n’avait pas dans l’idée de le faire enrager secrètement. Seth ne doutait pas un instant que Virgil ait remarqué ce côté de sa personnalité. Et sans doute devait-il prendre un malin plaisir à tenter de le mettre hors de lui. A tout faire pour le pousser à démontrer de quoi il était pleinement capable. Cependant, Seth ne comprenait que trop bien sa tactique. Il comprenait où Virgil voulait en venir. Il se demandait alors si un homme tel que lui ne désirait pas simplement prendre le dessus. Si ce n’était pas son but depuis le début.

Connaître son adversaire en profondeur. Trouver ses points faibles. La prendre au piège. Il était bien mieux placé pour le savoir. Seth se savait à l’épreuve de tout. Il y avait maintenant longtemps qu’il avait dépassé les limites de l’acceptable et joué avec le feu. Virgil avait beau être impressionnant et doué d’esprit, il ne le surpassait pas. Il avait beau être charismatique, Seth se situait à un niveau plus élevé que lui.

-         C’est amusant, dit brusquement Virgil. J’ai l’impression de voir votre esprit calculer chacun de mes mots et de mes gestes avec minutie. C’est impressionnant ! Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous auparavant. Jamais. Je souhaiterais juste continuer à discuter avec vous dans la tranquillité, Seth. Me l’accorderez-vous ?

-         A la seule condition que vous m’expliquiez certaines choses.

-         Telle que mon organisation dont la probabilité d’existence est nulle ? Je vous croyais intelligent, Seth…

Seth prit la mouche mais ne le fit pas savoir. S’il y avait une insulte qu’il ne supportait pas, c’était bien celle adressée à celui qu’il était devenu. Même durant la période où il était resté accro à l’héroïne, Seth n’avait jamais délaissé cette intelligence dont la nature l’avait généreusement doté. Pas plus que ce corps parfait qu’était le sien. Il se savait être à part de l’humanité pourrie au sein de laquelle il vivait. Il était un maillon fort et résistant.

-         Je le suis justement suffisamment pour remarquer que tout n’est pas ce qu’il semble être. Vous le premier, Virgil.

-         Et si je disais que l’imagination peut prendre le poids sur la réalité ?

-         Je dirais que vous mentez. Je ne suis pas quelqu’un que l’on dupe facilement. Aussi étrange cela puisse-t-il paraître, je peux sentir quand ce qui m’entoure n’est que tromperie. Et il semblerait que ce château abrite quelques mystères qui me sont encore inconnus.

-         Quelle franchise, Seth ! Je suis flatté de l’admiration que vous me portez. Seriez-vous prêt à mettre en jeu votre tête sur cette théorie ?

-         Même plus que ma tête. Vous ne seriez pas le premier sur qui je parierais mon âme. Quitte à l’y jeter au feu.

Un avertissement. La preuve qu’il n’était pas n’importe qui. Virgil écarquilla les yeux en une fraction de seconde, ne s’étant sans doute pas attendu à autant de franchise. Puis, il reprit la lecture de son journal. Le sujet était clos. Mieux valait ne rien ajouter. Car lui comme Seth étaient conscients qu’il était préférable de conserver une atmosphère sereine. Aucun d’eux ne pouvait prévoir les réactions que pouvait entretenir l’autre. Personne n’était à l’abri du danger.

Cependant, le silence qui accompagna Virgil dans sa lecture ne fut pas de longue durée. Il posa son journal à plat sur la table. Les feuilles de vieux papier que Seth jugeait comme sales laissèrent planer cette odeur habituelle qui les accompagnait sans cesse. Virgil le jaugea ensuite du regard et fit un demi-sourire. Seth préféra attendre qu’il daigne bien s’exprimer plutôt que de le faire lui-même. C’était mieux ainsi. C’était bien mieux quand on laissait parfois le destin venir à soi.

-         C’est surprenant, dit enfin Virgil. Je ne m’attendais pas à lire une chose pareille de si bon matin.

Sa voix était celle d’un homme à la fois blasé et fasciné. Seth envisagea d’abord le visage de Virgil, puis se décida à jeter un œil plus attentif aux pages qui s’étalaient non loin de lui. On ne pouvait plus précis. On ne pouvait plus clair. L’image d’un cadavre recouvert d’un drap non loin d’un petit bar rustique. Le titre de l’article était tout aussi évoquant : Meurtre de sang froid au cœur d’un petit village éloigné du monde. C’était apparemment du jamais vu. Seth joua la carte de celui que ça surprenait. Comme ça aurait sans doute dû surprendre n’importe qui. Même s’il savait que Virgil avait désormais à l’esprit qu’il n’était pas quelqu’un de banal.

-         Je ne dirais pas que je trouve cela atroce, dit-il, mais tout de même, un meurtre au sein d’un petit village où les habitants sont censés tous se connaître, ça a de quoi surprendre.

-         Apparemment, commenta Virgil, la victime serait un homme de la quarantaine passé. Il aurait été tué dans la chambre d’une auberge non loin d’ici en pleine nuit.

-         J’ose supposer qu’il s’agit là du lieu et du moment les plus propices lorsque l’on souhaite ne pas se faire remarquer. Est-ce que l’on a retrouvé l’arme du crime ?

Etrangement, le sourire de Virgil s’agrandit. Seth ne comprenait pas son attitude, et il se méfia brusquement davantage.

-         La victime aurait été tuée de sang froid. Elle aurait été droguée, puis ouverte de part en part sans aucune forme de principe. A mains nues. Les experts décrivent la scène sous la forme d’une véritable boucherie si je puis m’exprimer ainsi. En d’autres termes, ça ressemble tout bonnement à du cannibalisme.

Seth prit un air hautement dégoûté.

-         C’est répugnant, dit-il.

-         Il y a, en effet, fort à imaginer que ce n’était pas beau à voir.

-         Pensez-vous qu’il s’agisse de l’œuvre d’un détraqué ? Demanda Seth.

-         C’est ce que pensent en tout cas les enquêteurs.

-         Mais vous, Virgil ? Qu’en pensez-vous ?

Virgil prit un air plus sérieux sans pour autant perdre l’esquive de sourire qui animait ses traits. Il ne semblait pas plus affecté que ça aurait dû l’être. Seth s’en apercevait sans mal. A vrai dire, Seth n’avait aucun mal à distinguer ce genre de caractéristique quand elle se riait des autres sous son nez. Le meilleur des spectacles est parfois le plus incongru. Celui qui met le plus mal à l’aise en temps normal, songea-t-il aussitôt. Et il se doutait pertinemment qu’il ne devait pas avoir totalement tort. Que si certains aspects valaient pour lui, ils valaient peut-être pour d’autres. A la seule différence qu’il fallait juste oser les exprimer.

-         Je ne sais réellement qu’en penser, répondit Virgil. Ce meurtre n’a pas plus d’attrait qu’il ne devrait sur moi.

-         De l’attrait ? Quelle curieuse interprétation des faits.

-         Vous n’en semblez pas plus choqué que moi, Seth, se justifia-t-il. Allons, assez de ces faux sentiments ! Qu’en est-il pour vous ?

-         Pour moi ? S’étonna Seth qui ne s’était vraisemblablement pas attendu à ce que la question lui soit retournée. Mais il semblait apprécier la démarche. Pour moi… J’avoue être attiré tel un aimant.

-         Comment ça ?

Il s’éclaircit la voix afin de confier son interprétation des faits à Virgil. Virgil l’écoutait et c’était tout ce qu’il voulait. Qu’il remarque son état d’esprit hors contexte traditionnel. Qu’il lui trouve cette originalité que les autres hommes perdus au sein de cette humanité folle ne possédaient que trop peu avec toutes les convenances qui s’y accordaient.

-         Saviez-vous que chacun est naturellement attiré par ce genre de spectacle ? Questionna-t-il. Personne n’ose se l’avouer, mais je ne me le suis jamais caché. Les hommes sont des créatures qui raffolent d’action. Plus la tragédie est grande est plus elle attirera de monde. Elle m’attire aussi. Aussi incroyable puisse-t-il paraître, je raffole de ces évènements. Je prends plaisir à entendre parler d’un meurtre commis. Pas vous ? N’êtes-vous pas comme tous ces hommes ?

Virgil parut perplexe.

-         Je n’ai que trop de mal à comprendre. En quoi êtes-vous différents des autres hommes en ce sens ?

-         Je suis différent d’eux car je ne m’en cache pas. Allez demander à l’un ou l’autre habitant si cet article l’a émoustillé l’espace de quelques secondes. Si l’excitation ne s’est pas emparée de lui à un instant. Sa fierté vous répondra que non bien entendu. La mienne en revanche vous dira qu’elle s’est régalée du spectacle. Je vénère tout ce qui touche à l’interdit. Tout ce qui chasse mon ennui, même si ce n’est que pour quelques secondes. Après ça, je peux commencer ma journée sous les meilleurs hospices.

-         Donc, si je comprends bien, cette journée commence pour le mieux en ce qui vous concerne uniquement parce que vous vous êtes régalés de faits interdits ?

-         Tout à fait.

Loin d’être convaincu, Virgil ne chercha pas à cacher l’impression que lui procurait toute cette sombre histoire. Son sourire avait perdu de sa grandeur. Il paraissait plus renfermé sur son propre ressenti.

-         Plutôt banal, conclut-il. Tout ça ne m’inspire pas grand-chose. Je ne vois pas en quoi le meurtre d’un homme peut-être excitant. A mes yeux, il est aussi lassant que grotesque. Sans intérêt.

C’était dit. Ca aurait pu être inquiétant si Seth n’avait pas prévu la réaction de Virgil. N’était-on pas lassé lorsque l’on en avait trop vu ? Certainement. Même plus que certainement. Mais Seth avait voulu provoquer cette réaction. Par-dessus tout, il avait eu envie d’entendre Virgil dévaloriser la nature même de ce qui aurait dû avoir un sens tragique. C’était pour lui la preuve qu’il avait en partie saisi le personnage qu’était Virgil. Mais seulement en partie. Seth savait qu’il allait de découverte en découverte. Cela s’appliquait bien évidemment dans le sens inverse. Car il le considéra durant un long moment.

-         Vous verrez, Virgil, dit Seth. Vous verrez un jour combien la mort peut avoir du charme.

-         Mais je le sais déjà, Seth. Reste juste à savoir si votre vision pourrait concorder avec la mienne. Car je vous avoue que je suis assez sceptique. Néanmoins, je ne vous en trouve pas moins de plus en plus original et attrayant à mon goût.

Original et attrayant. Seul un homme doté d’un esprit tel que le sien pouvait comprendre que ces mots avaient été choisis avec soin. Virgil possédait un vocabulaire éloquent qui ne laissait la place à aucune faille. Qui ne contournait certes pas la signification qu’il voulait en donner. Et si Virgil disait de lui qu’il était original et attrayant, Seth savait parfaitement à quoi s’attendre de lui. Lorsque les gens étaient aussi clairs, c’était juste parce qu’il y avait moyen de communiquer ouvertement avec eux. Seth espérait alors que Virgil soit suffisamment ouvert d’esprit pour accepter de lui tout ce qu’il aurait à lui donner. Car Seth trouverait Virgil tout aussi original et attrayant quand il daignerait bien vouloir s’accorder sur la même longueur d’onde que lui. Oui, il le trouverait plaisant.

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Vendredi 16 janvier 2009

Partie 2

L’homme soupira. Ils perdaient leur temps tous les deux. Johan ne parlerait pas. Il continuerait à le narguer. Il ferait tout pour lui faire savoir qu’il n’était pas là de sa propre volonté. Jusqu’à ce qu’il comprenne. Jusqu’à ce qu’il le laisse enfin partir. Comme les autres fois. Johan en avait juste assez.

-         Pourquoi as-tu fait cela ? Insista malgré tout le docteur Carvalo en ignorant sa dernière question.

Johan baissa les yeux sur son poignet. Une nouvelle fois. Car c’était la seconde fois qu’on lui posait la question aujourd’hui. Il tenta presque de nier l’évidence.

-         Vous ne me croirez pas si je vous dis qu’un couteau de cuisine m’a glissé des mains et m’a tranché le poignet de façon nette ?

-         Non.

-         Ca a le mérite d’être direct.

-         Sais-tu que tenter de mettre fin à ses jours est un acte grave ?

-         Oui, je le sais. Mais je sais aussi que je n’avais pas prévu de survivre à ce moment. En principe, je ne devrais pas avoir cette conversation avec vous.

Nouveau soupir du docteur Carvalo.

-         Quoiqu’il en soit, tu as un problème, Johan, et c’est mon rôle de t’aider.

-         Je n’ai pas de problème. J’ai juste un peu déconné. Juste une fois.

-         Mais il suffit d’une fois pour qu’il y en ait d’autres.

-         Ce ne sera sans doute pas le cas.

-         Sans doute ?

-         Vous avez bien compris. Mes félicitations, docteur.

Johan savait son mensonge trop grand. Il se savait être de mauvaise foi. Car il n’avait aucunement nié son geste volontaire. Ce qu’il niait en revanche, c’était qu’il allait mal. Même s’il se doutait pertinemment ne pas être comme tous les adolescents de son âge. Ces adolescents qui ne cherchaient pas à jouer avec leur vie. Tous ces jeunes de son âge qui allaient à l’école, vivaient leur vie au minimum correctement et se faisaient des amis. Mais Johan n’aimait pas l’école. Johan n’avait pas d’amis et par-dessus tout, Johan n’avait pas de vie. Il ne possédait en tout cas pas la vie qu’il souhaitait vivre. Tout l’ennuyait. Plus rien ne l’intéressait depuis bien longtemps maintenant.

-         Tu n’es pas raisonnable, lui dit le docteur Carvalo. Ne crois-tu pas qu’il serait plus simple d’admettre que tu as besoin d’aide ? Il s’agit du premier pas vers la guérison. Tu es ici dans ce but.

Johan émit un petit rire discret. Un rire jaune.

-         J’ai juste besoin de nouveaux antidépresseurs, dit-il. Rien de plus.

A l’expression que prit son vis-à-vis, il su immédiatement qu’il y aurait du changement. Celui-ci ouvrit un tiroir, prit un épais carnet noir et l’ouvrit sur son bureau. Il le feuilleta. Quelques minutes plus tard, il s’arrêta sur une page et griffonna sur un bout de papier ce qui ressemblait à un nom et un numéro de téléphone avant de lui tendre. Johan y jeta brièvement un coup d’œil.

-         Qu’est-ce que c’est ?

-         Le numéro de l’un de mes collègues de travail.

-         Et alors ? Vous allez m’annoncer que vous ne voulez plus de moi comme patient ?

Sa joie fut de courte durée.

-         Il tient un centre. Un centre d’aide aux personnes qui ont besoin d’aide mais qui ne veulent pas l’admettre. Je te le répète, mais ce que tu as fait est grave, Johan. Je ne peux pas risquer de te laisser sortir de mon bureau sans surveillance.

La réaction de Johan fut immédiate.

-         Je n’ai pas l’intention d’intégrer ce centre si c’est que vous essayez de me dire.

-         Je ne t’en laisse pas réellement le choix. Tu es mineur, la décision revient donc à ta mère.

Johan commença à paniquer.

-         Si c’est à cause de ce que j’ai fait, je peux tout expliquer, dit-il.

-         Non, tu ne le peux pas. Je t’ai demandé de m’expliquer ton geste au début de la séance et tu n’as pas été en mesure de le faire.

-         Mais maintenant…

-         Je pense que le psychologue de ce centre saura te comprendre. Bien mieux que moi. Je t’avoue être dépassé.

-         Etes-vous certain de ne pas plutôt être en train de vous débarrasser de moi ?

-         Je te donne une chance, Johan. Celle de t’en sortir.

Le jeune homme considéra ces paroles avec une extrême attention. Attendait-on de lui qu’il coopère sans émettre la moindre protestation ? Attendait-on son accord pour le placer entre quatre murs jusqu’à la fin de ses jours ? Car Johan connaissait parfaitement ce type de lieu où on voulait le placer. Il avait entendu parler de ces centres dans lesquels on enfermait les gens dans le but de les soigner. Il connaissait leur réputation.

-         Vous osez prétendre me donner une chance ? Cracha-t-il brusquement. Quelle chance ? Celle de m’enfermer dans un hôpital psychiatrique ?! Vous voulez m’enfermer dans un hôpital avec les fous !

-         Ce n’est pas ce que j’ai dit.

-         Je ne suis pas fou !

-         Je le sais.

-         Non, vous en doutez. Sinon, vous ne seriez pas en train de me proposer ce centre. Mais je ne suis pas fou !

-         Très bien, tu n’es pas fou, Johan. Mais admets que ce que tu as fait n’est pas normal. Ce n’est pas normal de vouloir attenter à sa vie.

-         Avez-vous seulement une idée de ce qui est normal ?

-         J’y travaille à longueur de journée. Depuis des années.

-         Alors dites-moi, qu’est-ce que la normalité d’après vous ? Une vie semblable à toutes les autres ? Se lever, travailler, manger, dormir ? Je n’en veux pas ! Tout comme je ne veux pas de votre foutu centre !

-         Calme-toi, Johan.

-         Non !

Non il n’avait pas envie de se calmer. Non il ne se tiendrait pas tranquille. Il n’avait pas pour habitude de passer d’un état de calme à celui de colère, mais il ne pouvait pas. Il ne voulait pas. Il ne voulait pas se voir enfermé dans l’un de ces bâtiments lugubres. Il ne voulait pas passer sa vie sous médicaments à attendre qu’on lui dise quoi faire et où aller. A tenter de convaincre chacun qu’il était sain d’esprit. Sain et apte à vivre en société. Que la seule chose dont on pouvait bien l’accuser était d’avoir un infime problème avec lui-même. Etait-on donc fou lorsque l’on voulait juste mourir ?

Ca semblait être la conviction du docteur Carvalo. Médecin imbu et perfide qui semblait prêt à remuer terre et ciel pour l’enfermer. Le coteur Carvalo était juste prêt à le faire enfermer. Johan se le disait brusquement. Faute de ne pouvoir guérir un adolescent en dépression, mieux valait créer un fou. Mieux valait lui chercher un véritable problème. Un problème qui pourrait être traité sans qu’il n’y ait besoin de cacher son échec. Car les maladies mentales ne trouvaient jamais de réelle fin. On ne se remettait jamais d’une démence. Et on voulait faire de lui ce genre de personne. Le docteur Carvalo voulait faire de lui un fou, faute de ne pouvoir retrouver en lui le jeune homme équilibré qu’il avait été autrefois.

-         Nous voulons juste t’aider, Johan. Je t’assure.

-         Non. Non, vous ne voulez pas m’aider. Vous voulez juste m’enfoncer un peu plus profondément dans mon mal-être.

-         Alors tu admets enfin ne pas te sentir en accord avec toi-même ?

-         Ce n’est pas ce que j’ai dit. J’ai peut-être quelques petits problèmes, c’est vrai. Mais rien qui ne vaille la peine de me placer dans un hôpital psychiatrique.

-         Tu t’égares, Johan. Sincèrement. Tu devrais nous laisser la possibilité de t’aider. Accepter le fait que nous puissions faire quelque chose pour toi.

-         Vous ne pouvez rien pour moi. Absolument rien. Car je vais bien. Je ne suis pas malade.

L’homme se mordit la lèvre inférieure. Johan compara ce tic à un mauvais présage. La suite ne s’annonçait pas des plus réjouissantes pour lui. Il le savait. Il le sentait.

-         Ecoute-moi, reprit le docteur Carvalo. Je vais maintenant appeler ta mère et nous allons en parler ensemble. Nous allons lui demander ce qu’elle en pense.

Elle sera d’accord. A tous les coups, elle signera n’importe quel papier pourvu que ce soit ce charlatan qui lui en explique les conséquences. Du moment qu’il choisit les bons mots, elle se montrera favorable. Il baissa la tête. Serra les points. De la frustration. De la frustration et de la colère à son état le plus pure. Johan se sentait énervé. C’était sans parler de l’angoisse qui s’insinuait peu à peu en lui au fur et à mesure que les minutes s’égrenaient.

-         Vous ne pouvez pas faire ça, tenta-t-il une nouvelle fois. Vous n’en avez pas le droit. Je ne supporterai pas cet endroit. Vous le savez très bien. Mieux que personne.

-         C’est justement parce que je le sais mieux que personne que je prends cette décision. Ma profession m’indique qu’il s’agit du meilleur choix à faire te concernant. C’est ce qui peut t’arriver de mieux, mon garçon. Je ne doute pas un instant que ce centre pourra t’éclairer sur ce que tu vis en ce moment. J’en suis persuadé car je sais que tu as besoin de changer d’environnement pour quelque temps. Ne plus voir ta famille. Tes amis. Ce qui fait ta vie actuellement. Tu verras que tu pourras y voir plus clair par rapport aux zones d’ombres qui hantent ta vie au quotidien.

Et quel environnement ! Johan dû se retenir de ne pas crier. De ne pas hurler combien son injustice lui semblait grande. Finalement, il ne se contenta que de quelques mots prononcés avec une tranquillité qui le déconcerta. Une quiétude qui démontrait d’avance à quel point il avait déjà cessé de lutter contre ce qu’il savait être inévitable à présent. L’hôpital psychiatrique. Son enfermement tout proche.

-         Vous faites partie d’une secte, n’est-ce pas ? Je suis tombé entre les mains de fanatiques. Je suis le sacrifice dans cette histoire. C’est ça ? C’est bien ça ?

Johan menaçait d’éclater de rire d’un instant à l’autre. Un rire qui prouverait à quel point il était perdu. Condamné. Pris au piège de son propre délire. C’était certain, il allait devenir fou. On l’avait promis à une fin certaine. Décidée selon les règles du diable. Le docteur Carvalo se contenta de le regarder sans réagir. Peut-être le prenait-il déjà pour un malade mental. En tout cas, Johan pouvait lire à travers lui. Il pouvait parfaitement imaginer son cerveau bouillonner de plaisir. Les connexions de son esprit lui procurer l’adrénaline nécessaire à sa satisfaction personnelle. Johan aurait voulu disparaître de son champ de vision. Ne plus être une pauvre victime à ses yeux.

-         Il n’y a plus rien que nous puissions ajouter. L’un comme l’autre, dit l’homme.

Après un temps, on fit entrer sa mère. La grande Meredith Robin fit son entrée en scène. Elle s’installa à côté de lui, son fils. Son cher et tendre fils tant aimé. Et dès que le docteur Carvalo ouvrit la bouche, elle but ses paroles. Elle les absorba. Les toléra. Johan se désespéra. Il avait envie de pleurer. Il avait envie de vomir. De rejeter hors de son corps, de son âme, ce désespoir tel un poison qui coulait désormais en lui. Il parvint cependant à se contenir. Il ne voulait en rien donner ce plaisir supplémentaire au docteur. Il voulait faire son maximum pour garder une image honorable de lui-même. La seule qu’il lui restait. Sa fierté propre. Même s’il ne s’en sortirait pas indemne.

-         Est-ce que vous comprenez ce que j’essaye de vous dire ?

-         Bien entendu. Je ferai ce qu’il faut. Tout ce qu’il faut pour qu’il aille mieux.

Des bribes de phrases. Sa mère signa les papiers de son accord. Demain elle contacterait le collègue du docteur Carvalo. Demain… Demain serait un autre jour. Johan se sentit mal.

-         Pourquoi ? Pourquoi, maman ? Parvint-il néanmoins à murmurer. Pourquoi me fais-tu cela ? A moi ? A ton propre fils ?

-         Parce qu’il le faut, Johan. Parce que je veux ton bien.

-         Ce n’est pas mon bien que tu veux… C’est ma perte.

Johan n’écouta pas la suite de ce qu’on lui dit. Il ne suivit pas les évènements suivants. Il se déconnecta. Il rompit le lien avec le monde présent pour le reste de l’entretien. A quoi bon lutter quand on ne possédait pas les armes nécessaires ? A quoi bon quand on était de toute façon mineur ?

Plus tard, il se souviendrait des remerciements de sa mère envers le docteur Carvalo. Plus tard, il ôterait enfin ce masque d’indifférence pour pouvoir pleurer. Plus tard, Johan garderait à l’esprit qu’il venait d’être trahi. Et dans plusieurs jours, l’enfer lui ouvrirait ses portes. Johan laisserait sa vie s’effondrer pour de bon.

Bientôt, il entrerait dans l’un des plus grands hôpitaux psychiatriques de la région. Le prestigieux centre de Paris.

Mes pieds se sont juste dérobés du monde, tenta de se rassurer Johan. J’ai juste été emporté par le large. Il faut simplement que je songe à respirer. Tôt ou tard, on peut toujours  espérer remonter à la surface. Tôt ou tard…Qui sait ?

Il faut juste que je respire.

Il pleura malgré tout. Durant cet instant présent qui ne serait de toute façon bientôt plus qu’un souvenir, Johan versa quelques larmes.

Par Azalea - Publié dans : Fous à lier
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Vendredi 16 janvier 2009

Chapitre I.

 

Partie 1

Une heure, six minutes et quarante-trois secondes. Johan attendait depuis exactement plus d’une heure assis sur une chaise bancale qui menaçait de s’écrouler sous son poids. Dans un couloir sordide dénué de couleurs et qui le déprimait davantage encore qu’il ne l’était déjà actuellement. C’était un état d’esprit auquel il aurait pourtant dû être habitué. Un quotidien qui le suivait depuis maintenant des années. Même s’il n’en donnait pas l’impression, Johan était triste. Assez triste en tout cas pour se retrouver à attendre le moment où on l’appellerait pour l’un de ses innombrables rendez-vous. L’un de ceux avec le psychologue qui s’occupait de son cas. Et le jeune homme savait d’avance à quoi s’attendre. Il se doutait pertinemment qu’aujourd’hui serait encore pire que les autres jours.

Johan soupira de défaite avant même l’affrontement, et une voix se fit alors entendre. Faible. Fragile. Aussi fragile que lui-même pouvait l’être.

-         Mon chéri, dit-elle avec incertitude, tu sais que nous n’avons pas d’autre choix que de nous trouver ici. Tu en as conscience ?

-         Je le sais, répondit-il. Je le sais car tu me le dis à chaque fois. Avant chaque séance avec ce psychologue qui ne sert strictement à rien.

-         Ne parle pas ainsi, Johan. Je n’aime pas t’entendre parler de cette façon.

-         Parce que tu préférerais que je t’annonce que je vais mieux ? Ca servirait à quoi de mentir ?

-         Je ne te demande pas de me mentir. En aucun cas. Simplement de faire quelques efforts. Juste d’essayer de penser de façon plus positive. La vie ne s’est pas arrêtée, sais-tu. Tu le sais, n’est-ce pas ? Elle continue.

Johan baissa les yeux. Se détourna un instant de celle qui comptait énormément pour lui. Il ne voulait pas lui faire de mal. Il ne voulait en aucun cas la rendre malheureuse. Pire, la voir à nouveau pleurer. Ce n’était pas normal de la voir se mettre dans cet état pour lui. Johan en avait déjà bien assez de sa propre tristesse pour supporter la sienne par-dessus. Mais il y avait un moment où il fallait être logique. Il y avait un moment où il fallait affronter la réalité de pleine face. Il faut qu’elle l’accepte, pensa-t-il un instant. Il faut qu’elle se fasse à l’idée qu’il n’y a rien à faire.

-         Pourquoi essayes-tu absolument de me faire revenir à la raison quand tu sais que c’est impossible ? Dit-il. Ce qu’il s’est passé ces derniers jours… Ce que j’ai fait… Bon sang, tu t’en es rendu compte toi aussi.

-         Laisse-moi au moins le droit d’espérer, Johan. Laisse-moi croire que je n’ai pas définitivement perdu mon fils, s’il te plait.

-         Arrête, maman ! Je t’en prie, n’en rajoute pas une couche. C’est déjà assez difficile.

Car il faut que tu saches. Il faut que tu te rendes enfin compte que je ne serai plus jamais le même. Cette situation est devenue invivable. Admets-le. Par pitié, accepte d’ouvrir les yeux sur celui que je suis devenu. Mais elle continua. Elle fit une nouvelle tentative.

-         Le docteur pourra certainement t’aider. Si tu fais un effort de ton côté, je suis persuadée que tout peut s’arranger.

-         Non.

Johan se voulait catégorique. Elle insista. Car elle n’était pas du genre à abandonner facilement. Sa mère n’était pas du genre à baisser les bras rapidement. Elle l’avait prouvé tout au long de ces dernières années. Elle l’avait suffisamment prouvé sans se relâcher. Et cela faisait tout son mérite. L’attachement que Meredith Robin lui portait faisait d’elle une femme extraordinaire. Incomparable. Johan jugeait alors que le moindre des respects était de se montrer honnête envers elle.

-         Tu sais que rien ne s’arrangera jamais, maman. Tu sais que je me sens mal. Ce n’est bien entendu pas par rapport à toi. C’est moi. C’est moi qui ne tourne plus du tout rond ces derniers temps.

-         Mais le docteur…

-         Il ne peut rien pour moi. Je ne peux pas revenir en arrière. Il ne pourra pas m’aider.

-         C’est un psychologue, Johan. C’est son rôle. Il sait ce qu’il fait. Tu n’es pas le premier à aller lui rendre visite. Tu n’es pas le seul adolescent déprimé à aller le voir. S’il a pu les aider, il saura également le faire pour toi.

-         Je ne suis pas comme tout le monde, clama-t-il.

-         Il peut te guérir de ta souffrance. Il peut te soigner. Les derniers antidépresseurs qu’il t’a prescris n’ont pas fait d’effets, je le conçois, mais il suffit que tu lui en parles.

-         Je ne suis pas atteint d’une maladie que l’on soigne avec des médicaments. Ce n’est pas quelques pilules qui me feront oublier. Ou plutôt, ce n’est pas ce genre de pilules.

Johan s’était attendu à une certaine résistance de sa mère. Peut-être même à ce qu’elle n’accepte définitivement pas de l’écouter déblatérer le malheur qu’était celui de s’entendre dire qu’il n’irait jamais mieux. En tout cas, Johan n’était pas prêt à accepter l’idée qu’elle puisse s’imaginer un quelconque miracle de sa part par le biais de quelques médicaments. C’était sans parler de la façon dont elle vantait les mérites de ce docteur en qui elle avait placé toutes ses espérances. Johan comparait toute cette fausse comédie à une secte dans laquelle il s’était retrouvé dans le rôle de la pauvre victime. Ca ne pouvait pas continuer sur cette voie.

-         Ce putain de psychologue ne peut rien pour moi ! Finit-il par cracher.

Silence. Elle ne savait plus que dire. Johan s’en sentait à moitié soulagé. Fort heureusement, la salle d’attente était vide. Aussi pourrie pouvait-elle être, elle accueillait généralement davantage de monde. Des personnes aussi mal que lui-même pouvait l’être et qui s’entassaient sur les chaises si peu solides qu’on leur proposait pour prendre place et patienter. Mais aujourd’hui était exceptionnel. Johan avait rendez-vous exceptionnellement. Parce que son cas demandait urgence. Selon sa mère. Selon le psychologue qu’il devrait supporter dans les prochaines minutes à venir.

Il se redressa sur sa chaise. Crut une nouvelle fois qu’il allait tomber. Ou peut-être était-ce sa conscience qui menaçait de s’écrouler. Il se reprit, s’efforçant de relever la tête. Avec horreur, il découvrit les yeux tristes de sa mère qui le fixaient, attendant sans aucun doute qu’il revienne sur ses paroles. Meredith Robin allait pleurer. Meredith Robin, cette femme exceptionnelle, allait perdre de sa suprématie. Comme toujours, Johan ne s’en remettrait pas. Il ne se le pardonnerait pas. Or, la question qu’elle lui posa brusquement l’assaillit en totalité de remords avant même qu’il n’ait eu à cœur d’éviter la catastrophe.

-         Est-ce que c’est de ma faute, mon chéri ? Est-ce que c’est de ma faute si tu vas si mal ? J’ai mal agi avec toi ? Est-ce que je suis une mauvaise mère ?

Loin de le nier, Johan savait qu’elle se posait cette question depuis longtemps. Depuis le début sans jamais oser en parler. Il s’en culpabilisait énormément. Son cœur se compressait contre sa poitrine, il avait mal.

-         Maman, tu n’es pas responsable, articula-t-il avec difficulté.

Sa voix était comme éteinte dans sa gorge. Il étouffait.

-         Dans ce cas, dis-moi. Dis-moi pourquoi tu as fait ça, Johan. J’ai besoin de savoir. C’est insupportable pour moi de ne rien pouvoir faire. De rester spectatrice de ton mal-être.

Johan savait exactement à quoi elle faisait référence. Il jeta juste un coup d’œil à son poignet. Baissa pour la seconde fois les yeux.

-         Tu sais très bien pourquoi.

Il n’avait pas envie de partir dans des explications faramineuses. Il n’avait pas non plus envie de tenter de se répéter auprès de ce fichu psychologue qui ferait bientôt tout pour lui tirer les vers du nez. Il n’avait même pas envie d’essayer. Ce qu’il avait fait était grave. Il irait certainement en enfer pour ça. Personne n’avait le droit de se prendre pour Dieu. Pas même envers lui-même. Pas même quand la souffrance prenait le dessus. Johan attendit alors les reproches. Le désespoir de sa mère. Mais rien ne vint. Pas un mot. Et quand il se tourna vers elle, il comprit seulement qu’elle pleurait. Une larme cherchait son chemin le long de sa joue. Sillonnait son beau visage.

-         Maman…, s’entendit-il aussitôt murmurer.

-         Ce n’est rien. Ce n’est pas grave, mon chéri.

Il avait envie de la consoler. De cette tristesse, il avait envie de tout faire disparaître. Tout, y compris lui-même. Il était sur le point de tendre une main vers elle. Il voulait au moins tenter un geste. Il l’aurait sans doute fait si une porte ne s’était pas ouverte à ce moment précis et si un homme n’était pas apparu devant eux, laissant sortir de son cabinet l’un de ses patients apparemment fatigué de la vie. Comme lui aussi pouvait l’être. Même si je n’ai que dix-sept ans, ajouta-t-il mentalement. Même si ce n’est pas normal de traîner autant de problèmes derrière moi à mon âge. Johan se leva alors, tandis que le docteur envoyait un regard compatissant en direction de sa mère qui tentait tant bien que mal de cacher ses larmes. Il n’y avait pas besoin de mots dans ces moments-là. Pas besoin d’explications.

-         Tu viens, Johan ?

Johan suivit l’homme, comprenant par-là qu’il valait mieux laisser la tristesse là où elle se trouvait. Ne pas trop remuer le couteau dans la plaie. C’était déjà assez douloureux comme ça.

Comme la salle d’attente, le cabinet du docteur n’était pas glorieux. Du papier peint beige sale. Une moquette de la même couleur et à l’aspect douteux. Tout comme le bureau de bois sombre et la chaise totalement inappropriée sur laquelle il s’assit. Au moins, celle-ci est plus solide que les autres, nota-t-il au passage. La seule chose dont Johan ne se plaignait pas, c’était que l’homme refusait que sa mère l’accompagne. Ce n’était pas une thérapie de groupe. Johan devait être seul pour que chaque entretien porte ses fruits. Quelle connerie ! Mais c’était tout ce qu’il y avait à savoir.

Aujourd’hui, il démarra la séance de but en blanc.

-         Je suppose que tu sais pourquoi tu es ici, dit-il en remontant ses lunettes sur son nez pointu. C’est exceptionnel que tu viennes me voir en pleine semaine, Johan.

-         Ouais, je suppose aussi.

Ce n’était pas la réponse la plus intelligente qu’il aurait pu donner et apparemment, elle vexa son destinataire.

-         Tu supposes ?

-         Oui.

-         Venons-en au fait, Johan. Pourquoi penses-tu être ici ?

Johan fit mine de réfléchir. Les raisons de sa venue ici, il les connaissait parfaitement. Etre assis devant cet homme lui déplaisait suffisamment pour qu’il ne sache pas pourquoi il avait droit à un entretien supplémentaire en sa compagnie. Compagnie qu’il n’appréciait guère, il fallait bien se le dire.

Le docteur Carvalo était un vieil homme à qui il ne restait plus que quelques années avant la retraite forcée. Car cet homme, aussi vieux soit-il, aimait sa profession. Non pas parce qu’il était là pour aider quiconque, mais plutôt parce qu’il devait apprécier les atouts que lui procurait la psychologie. Les psychologues au pouvoir. Johan avait déjà vu ce slogan quelque part. Ou peut-être l’avait-il juste imaginé. Quoiqu’il en soit, le docteur Carvalo prenait un plaisir malsain à exercer ses compétences très moyennement. En tout cas, c’était de cette façon que Johan le concevait. Car en cette année 1964, la France était envahie par l’effervescence dans le domaine sociale. Paris était bien entendu la première touchée, étant la capitale.

Johan finit par concevoir que celui qui lui faisait toujours face le regardait dans l’attente d’une réponse. Et Johan ne fit pas de manières.

-         Vous êtes le médecin ici. En tant que tel, je crois que ça va être à vous de me répondre. Pourquoi ai-je fait cela, docteur ?

-         Je ne suis pas exactement médecin, Johan. Je suis avant tout psychologue. C’est à deux que nous allons tenter de répondre à tes interrogations.

Quelle différence ? En ce qui me concerne, je reste sans nul doute le patient idéal. Dans les deux cas.

-         Je n’ai pas envie d’en parler. Je crois que la situation est suffisamment claire pour qu’il n’y ait pas besoin de déblatérer dessus.

-         Justement. Je pense au contraire que la situation n’est pas suffisamment claire. Si tu es ici, c’est parce que tu en as besoin.

-         Non. Si je suis ici, c’est parce que ma mère voulait que je vienne vous voir. Voyez l’avantage, docteur. Plus vous perdrez votre temps avec mon cas, mieux elle vous paiera. Ce sont votre femme et vos enfants sains d’esprit qui risquent d’être contents. Avez-vous des enfants, docteur ?

Par Azalea - Publié dans : Fous à lier
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